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L'ordinateur et la civilisation promotionnelle

Publié le 04/07/2009 par La Rédaction
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L'ordinateur et la civilisation promotionnelle


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AUTEUR : Arnold Kaufmann, Institut polytechnique de Grenoble.
Revue : Projet N°12. Février 1967



Ce réseau complexe de transistors et de mécanismes n'est pas une machine, une structure artificielle effectuant seulement des calculs, en plus grand nombre et beaucoup plus vite. Cet instrument préfigure déjà l'aide cérébrale dont nous disposerons demain, comme la machine physique est le multiplicateur de nos mains. L'ère des ordinateurs est bien une ère révolutionnaire, comme le fut la révolution industrielle ; cette ère est en train de débuter et nous pouvons à peine nous représenter les conséquences possibles de cette transformation. Nous appartenons actuellement à une prérenaissance (...) Quelle mutation psychosociologique apparaîtra dans la civilisation de cette renaissance ? Sera-ce un univers d'hommes-robots ou celui de promus ? L'homme va-t-il se sur spécialiser pour être surtout plus efficace ou au contraire prendra -t-il conscience que la spécialisation est un besoin des seules machines et que la seule et vraie supériorité de l'homme est l'esprit ?





Si l'on analyse, sans imagination aucune, la fonction occupée par ces instruments, il suffit d'énumérer les éléments d'une certaine liste : comptabilité, gestion, statistique, calcul numérique, traitement en temps réel, organisation automatisée, problèmes combinatoires recherche opérationnelle ; il ne serait alors question que de faire réaliser par la machine un certain nombre de tâches à moindres frais ou trop longues à exécuter. Mais, le fait important sous-jacent, est le changement d'attitude qui apparaît progressivement : les tâches triviales étant confiées aux machines, le choix, la sélection des décisions étant confiée à quelques hommes plus avertis, que reste-t-il aux autres hommes, à cet ensemble qui dans son nantissement tout autant que dans sa misère se pose l'interrogation métaphysique essentielle : et maintenant que va signifier la phrase « être homme » ! 





Ces machines à traiter l'information nous les connaissons, bien souvent, sous des formes tout à fait triviales. Elles donnent conscience d'une appartenance à un Léviathan social où nous sommes une cellule personnalisée, en attendant la prétention de quelques-uns de réduire cette personnalisation parfois gênante pour l'organisation et le gouvernement. Le nom de chacun de nous accompagné de dizaines d'informations complémentaires se trouve maintenant « fiché » dans des programmes de dizaines de moyens et grands ordinateurs. Cela n'est pas gênant et de tout temps, depuis que les hommes ont connu l'écriture, il y eut des recensements ; ce qui devient progressivement plus gênant, c'est la difficulté de communication avec les services qui se sont mécanisés. [...] La planification et l'ordonnancement administratif considérés comme un but et non comme un procédé, pourraient nous plonger tous, et beaucoup plus rapidement que prévu, dans un monde de l'absurde, de l'absurde sous sa pire forme, celui de la liberté intérieure disparue.

Ainsi voit-on apparaître un élément de déontologie pour l'organisateur : tout dossier sur un homme doit être accessible et modifiable, et cela, très rapidement. Sans une telle précaution, nous serons vite devenus une « société de matricules ». Au nom de l'efficacité globale, de la notion de rendement, en vertu de critères techniques, sous le prétexte de ne pas déranger l'ordonnancement réalisé, malheur à celui qui attache plus de prix à sa personnalisation, à son originalité, à sa différenciation qu'à la conquête d'un nantissement de plus en plus poussé.





Acceptons donc cette conclusion : la machine prendra le relais de nos tâches les plus triviales voire de quelques autres plus avancées, mais suffisamment répétitives. Alors, ce serait donc enfin l'âge d'or des loisirs ? Cette civilisation des loisirs dont certains affirment déjà l'occurrence en se trompant sur sa nature où tout simplement pour développer un marché qui s'annonce plein de profits financiers ?

Le concept de « civilisation promotionnelle » qualifie une société qui trouverait sa finalité dans la promotion intellectuelle de son ensemble sans exception. À l'opposé de cette société, on peut imaginer une autre, celle du dérisoire où quelques chefs, voire un seul, justifient leur système par l'impossibilité de laisser à la société une possibilité d'évolution donnant à chacun une faculté de jugement et de participation à son propre sort ; dans cette civilisation du dérisoire, le citoyen n'est plus qu'un simple consommateur, sélectionné, trié, fabriqué peut-être demain, pour que le système soit plus efficace. Entre la civilisation promotionnelle et la civilisation du dérisoire, entre le développement de la qualification d'hommes et celui des aptitudes à la simple consommation, il n'y aura peut-être pas de compromis demain. 





Si nous nous débarrassons de nos tâches triviales grâce à l'ordinateur et à d'autres machines, serait-ce pour acquérir certains tropismes politiques nous rendant plus faciles à gouverner, plus faciles à convaincre, ou au contraire, serait-ce pour retrouver l'attitude plus culturelle et universelle qui définissait les hommes de l'Agora ou « l'honnête homme » ? Il convient que les tenants de la civilisation du dérisoire prennent garde à la révolte des « médiocres » comme l'annonçait Bernanos. La société ne reste obéissante et aveugle, si elle est ignorante, que dans la continuité de son nantissement, et cela reste vrai de la faim la plus atroce au progrès technique le plus étonnant. Or, ce nantissement peut connaître des points d'arrêt. Il n'y a plus de conscience universelle quand il n'y a plus de conscience dans chaque être. Comment faire face aux crises inévitables dans une nation de n millions de consommateurs, sinon par la force et la violence ?





L'économie capitaliste selon sa voie et l'économie socialiste selon la sienne se transforment en perdant fatalement certains de leurs caractères sous influence de l'automatisation industrielle et de l'intellectualisation des activités humaines. L'Europe occidentale suit avec réticence ou négligence. Inertie de gens en place, inquiétude de perdre des privilèges, inquiétude de la concurrence. On développe des maisons de la culture, mais simultanément la publicité commerciale réduit de plus en plus les citoyens au rang de purs consommateurs.





À l'heure où nous commençons à entrevoir l'ère des ordinateurs, nous manquons de poètes ou ils sont hors circuit de la publicité. Nous avons essentiellement besoin d'eux. Nous avons besoin d'une façon essentielle d'artistes et non pas des saltimbanques, nous avons besoin que le goût pour l'art et la poésie soit aussi celui de tous...
Si un jour l'ordinateur nous aide à inventer, c'est encore l'homme qui inventera. Il lui restera, toujours à des niveaux supérieurs, la forme supérieure de l'action : la création.




Nous remercions chaleureusement Françoise Terrel-Salmon, rédactrice en chef de la revue Projet, pour son autorisation de publier cet article de 1967, trouvé par hasard, dans Projet N°12 consacrée aux ordinateurs et achetée dans une brocante, ce printemps 2009.

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