Publié le 03/10/2009 par La Rédaction Mots-clés : |
Et l'entretien commence par une histoire de la librairie, le colloque puis le projet éditorial ...
J'étais directeur général de l'Asfodel (association de formation des libraires ) et j'étais intervenu lors du colloque pour faire un peu le lien, le passage, entre la période du 19 eme siècle et celle du 20 eme, sur la séparation "libraire éditeur" et poser un premier regard sur le 20 eme siècle de l'histoire de la librairie en tant que commerce séparé de l'édition. Un certain nombre de jeunes chercheurs avait aussi participé à ce colloque et c'est comme ça que j'ai eu l'occasion d'intervenir dans ce projet éditorial... Je suis historien de formation et je m'intéresse à l'évolution et l'histoire politique du 20 eme siècle, l'histoire des idées et la réalité de la librairie française. J'avais construit des étapes et cherché à chaque étape le libraire incarnant le mieux la période considérée. La découverte que j'ai faite, qui est très intéressante parce qu'elle place le libraire en vigie de l'évolution des idées et des écrivains, est que les grands libraires d'après 1918 et ceux d'après 1945 étaient libraires dès 1914-1916 et dès 1940-1941. Que ce soit Gheerbrant pour la période 1940-1941 ou que ce soit Adrienne Monnier pour la période 1916-1917, voilà des libraires qui sont intervenus dans la création de librairies en relation avec la création littéraire de leur époque. Je dirais même, en anticipation de l'histoire proprement dite et des cassures qui ont eu lieu en 1918 et 1945...
Photo E. M. Janet
Ces cassures influent sur le cours de leur vie, mais pas tant que cela finalement ?
Oui, bien sûr, ça avait démarré avant, mais par contre, il y avait eu des problèmes humains très, très importants. La guerre 14-18 avait été une période terrible d'hécatombe, des instituteurs, des curés, des nobles, des officiers... C'est l'ensemble de la grande librairie de la fin du 19 eme qui s' effondre...
Et le lectorat ?
Le lectorat du 19 eme s'effondre provoquant une crise importante. Les librairies qui s'en sortent, après 1918-1920, sont celles qui mettent à la fois leurs connaissances des fonds d'édition (18 eme,19 eme et 20 eme) au service de leurs connaissances des clientèles. Elles vont aussi se sauver dans les ventes vers l'Amérique des grandes librairies de la bourgeoisie et de l'aristocratie française, ruinées et appauvries en homme. De tous les officiers, une grande part n'est pas revenue de cette guerre. Ce qui a été très important c'est la création du SLAM, le syndicat des libraires anciens et modernes, une évolution dictée par la cassure humaine de 1918... En 1945, il n'y a pas eu la même hécatombe et ce phénomène a joué de deux manières. C'est d'ailleurs très intéressant à analyser. Vous avez eu les faits de résistance qui ont touché très peu de libraires, et vous avez eu aussi les faits de collaborateurs qui ont touché très peu de libraires. Mais ces faits ont quand même, pendant les années 41-42 à 45, modifié une certaine réalité des librairies, en particulier en province. J'ai toujours dit aux étudiants « si vous trouvez une librairie qui a subitement changé de main en 42, ne cherchez pas trop, c'est un collaborateur qui a dû s'enfuir parce que sa librairie a été plastiquée et qui a été rachetée par des gens neutres...».
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Ça ne peut être que dans ce sens-là ?
Oui. Par contre, ce qui s'est passé, c'est qu'à partir de 1944, un certain nombre d'imprimeurs libraires ont été arrêtés par la gestapo et ne sont pas revenus. Jusqu'en 1940, la librairie avait une perception de son rôle politique, dans le débat d'idées. C'était un lieu plutôt de tolérance. Le rôle du libraire était de faire lire à la gauche ce qu'écrivait de bien la droite et à la droite ce qu'aimait bien la gauche. À partir de 1945, en raison de ces deux déperditions de libraires qui s'étaient « trop engagés » entre guillemets, d'un côté ou de l'autre, est née ce qu'on a pu appeler la librairie gestionnaire. Cette librairie gestionnaire va rompre la véritable signification politico-culturelle de la librairie. Elle s'engouffre dans les groupements, car ce qui est important, c'est de se développer. Et ce mouvement donnera naissance aux librairies L, aux librairies School. Les grands librairies d'après-guerre sont celles qui, pour la plupart, ont eu un sursaut gestionnaire. Elles n'aiment pas que je dise cela mais ...
Lorsque vous dites « elles n'aiment pas que je dise cela », ce que vous dites est simplement une réalité, non ?
Oui, mais peut-être que j'appuie un peu sur le fait... J'appuie sur ce fait parce que je suis héritier d'une librairie de la résistance, vous comprenez, et mon jugement peut être ressenti comme une certaine forme de remontrance mais ce sont des choses importantes...
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Donc vous étiez libraire ?
Les petits apprentis, lorsqu'ils arrivaient à l'Asfodel, je leur disais «regardez-moi bien, j'ai deux cents ans de librairie derrière moi» alors évidemment ça les impressionnait beaucoup... La librairie est une affaire de famille. Mon grand-père a acheté cette librairie en 1920 à Besançon. Je suis provincial et je le revendique. Il a donc acheté cette librairie fondée dans les années 1880 par la famille Rambaud dont un des frères avait été ministre de l'instruction publique sous la 3 eme République. Cette famille, nombreuse, périclitait après la guerre et avait besoin de vendre l'affaire. Mon grand-père était épicier, il avait aussi une nombreuse famille. Il s'est dit tout simplement « si je veux que mes enfants deviennent cultivés et fassent quelque chose - à l'époque on ne prônait pas l'entrée dans les grandes écoles - je vais acheter une librairie et ils pourront se cultiver... »
Mais il aimait lire, déjà, lui ?
Oui, il aimait beaucoup lire et il a eu jusqu'à six librairies en France. Vous voyez l'essaimage de la famille Chaffanjon s'est fait en France à partir des années 30. Pendant dix ans, mon grand père a géré cette librairie. Il s'est appuyé ensuite sur ses deux fils aînés, l'un plus artistique que l'autre. Mon oncle Pierre est devenu libraire, et l'autre ,mon père est devenu plutôt le gestionnaire général de l'ensemble. Ces librairies de la fin du 19 eme étaient ce qu'on appelait des grandes librairies « scolaires et administratives ». À l'époque, il n'y avait pas de moyens modernes, les libraires imprimaient les cartes d'identité, les cartes d'état major ...Il y avait dans la librairie le secteur imprimerie, labeur, et le secteur papeterie administrative pour imprimer les bulletins de vote...
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Et il y avait des livres aussi quand même...
Oui, il y avait une librairie, une seule grande boutique . Elle s'est développée en une librairie littéraire du fait même de l'arrivée de la génération des enfants. Les enfants sont allés à l'école jusqu'au bac, ils ont commencé des études supérieures. Ma tante Madeleine a été une très grande libraire de Besançon, dans les années 30...
C'est la sœur de votre père ?
Oui, elle-même, après s'est mariée est devenue libraire à Charleville. L'autre fille à Saint-Quentin, le fils à Château Thierry et la fille aînée à Montbéliard. En 1939, Louis Cêtre , un cousin, directeur gestionnaire de la librairie Chaffanjon à Besançon rachète une librairie plastiquée sur place. Il est devenu libraire et a été le pionnier de l'informatique . Il a été un très grand libraire, souvent décrié par le président de la FFSL, mais il était un des piliers les plus sûrs du syndicat...
Et là, vous arrivez, alors, après-guerre ?
Je suis quand même beaucoup plus jeune... Les deux fondateurs, Jean et Pierre sont morts en déportation, donc les veuves ont repris. Et moi j'ai travaillé dans la boutique dès l'âge de 5 ans, c'est pour cela que je pouvais parler de deux cents ans . Mais j'ai fait des études supérieures d'histoire et de géographie, et petit à petit j'ai du faire le choix de reprendre la librairie pour ma branche ou faire une carrière dans l'enseignement, et j'ai choisi, à cette époque-là, la librairie sur la demande de ma mère. J'ai donc été libraire pendant quinze ans... Dans les années 70, les choses se sont un petit peu compliquées, j'ai proposé des plans de réforme, c'était la première crise pétrolière en 74, il fallait vraiment réformer ces grosses librairies administratives qui n'avaient plus les assises qu'elles pouvaient avoir sur les grands marchés. Ce qui créait un déséquilibre économique, entre le scolaire, l'administration, la librairie, la papeterie. J'ai proposé une réforme de la librairie qui n'a pas été acceptée par les descendants de l'autre branche, la société était dans l'indivision à 50% et donc j'ai décidé à ce moment-là de m'arrêter. Ma cousine a continué pendant quelques années. Et moi, je faisais partie de la commission nationale de préparation des réformes de la formation, qui avait été créée par Plaine et qui avait été confiée à Pierre Descomps et je faisais partie à ce moment-là des jeunes libraires qui ont entouré Pierre Descomps pour reconstruire complètement l'enseignement de la librairie française avant l'arrivée des lois de 71. Si vous voulez, la librairie avait pris de l'avance, cette commission s'était réunie dans les années 68-69, lorsqu'est arrivée la loi de 71 sur la formation continue, nos travaux étaient déjà je dirais quasiment prêts pour épouser la loi et faire la réforme de l'Asfodel...
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Vous pouvez nous en dire plus sur ces travaux ?
Jacques Plaine était fondateur de la jeune chambre économique de Saint-Etienne et j'étais fondateur de la jeune chambre économique de Besançon, donc on se connaissait...
À ce titre là ?
Oui, c'était la raison pour laquelle nous étions plus dans une conception évolutive de la société et de l'économie. Vous aviez une ambition de formation des libraires ?
Alors, la librairie a une très grande ancienneté de formation. Elle remonte au 19 eme siècle, du fait même en particulier du rôle du Cercle de la Librairie qui réunissait toute la profession. Le brevet professionnel de libraire, le CAP, existait à la fin du 19 eme mais il a été réformé en 1906. Pierre Descomps et notre ami Desmars sont les derniers représentants de ces brevets pour la période 40-45. Au 19 eme siècle, c'était une forme de compagnonnage, donc quelqu'un qui voulait devenir libraire, et bien il cherchait un maître, il allait dans une librairie, sans être payé. Il fallait que la famille tienne, pendant six ou huit mois. Par contre, le patron, lui ouvrait absolument tout, il était comme son ombre et il apprenait l'ensemble des coutumes du métier et des relations. De très grandes librairies ont été des pépinières des libraires de France, par repiquage. Par exemple, un de ces grands libraires, était Coiffard à Nantes. Quand on disait « j'ai passé mon brevet professionnel chez Coiffard », ça vous ouvrait les portes pour reprendre n'importe quelle grande librairie française. Et vous avez ainsi, à travers la France, un certain nombre de jeunes libraires qui ont été compagnons, des dix ou quinze grandes figures, ça a été une grande période...
Oui, et vous, vous avez été formé par votre père ?
Mon père est mort quand j'avais 5 ans. Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour me former, parce que les études, le service militaire de 27 mois.
En Algérie ?
Non, je n'ai pas été en Algérie parce que je suis pupille de la Nation, et ma mère n'a pas voulu que je parte. J'ai fait 27 mois d'éducateur d'enfants de troupe, et ça a été d'ailleurs passionnant, à Autun. Pendant mes 27 mois de service militaire, j'ai fait une école qui n'existe plus et qui dépendait du patronat chrétien : l'école des chefs d'entreprise et des cadres supérieurs. On y recyclait en particulier les officiers qui quittaient l'armée, pour les former à l'économie et à la gestion. Cette école avait des méthodes assez modernes, on y travaillait par petits groupes dans chaque province, on faisait des études de cas. Je devais faire uns stage de longue durée, et j'ai l'ai effectué à Dijon, chez le grand libraire de l'époque. Les évènements économique de la librairie, des problèmes graves au niveau de la tenue de la comptabilité ony fait que je n'ai pas eu le temps de me former à l'époque. Alors j'ai fait quelques stages chez mes oncles dont certains étaient encore en activité, mais je n'ai pas fait, disons la véritable plongée dans une économie de librairie qui n'aurait pas été la mienne...
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Vous avez préféré la librairie à l'enseignement ?
Bon si vous voulez, je n'ai pas eu beaucoup le choix puisque j'étais le seul fils, les veuves avaient repris ça en 45, mais elles n'avaient jamais été associées au commerce, les deux frères avaient dit « surtout pas nos femmes dans nos commerces »... Et elles se sont bien débrouillées mais toujours avec des difficultés lorsqu'elles prenaient un chef comptable ou un directeur de librairie, en attendant que les enfants grandissent... Et puis je vais vous dire autre chose, pour revenir à l'histoire générale, à travers l'histoire Rambaud-Chaffanjon, je connaissais bien l'ensemble des libraires de Franche-Comté, des 4 départements de Franche-Comté et un des points importants pour comprendre l'histoire et les librairies aujourd'hui, encore aujourd'hui, c'est 1905, la loi sur la séparation de l'église et de l'État. Parce que ces grands libraires du 19 eme siècle étaient tous en principe fournisseurs des grands lycées jésuites, des grandes institutions religieuses puisque c'était là, essentiellement, que se faisait la formation, le bac et la préparation des grandes écoles. Ces grandes librairies avaient essentiellement une étiquette religieuse nationale, que vous preniez Decitre à Lyon ou Richet à Angers, toutes, héritières des grandes librairies classiques du 19 eme siècle, en liaison avec les grandes institutions chrétiennes responsables de la formation des jeunes... 1905 arrive. Et se crée un réseau laïc, par aussi opposition au réseau catholique et Besançon est assez étonnant dans cette mesure là, parce que personne ne voulait se lancer dans cette opération, créer une librairie scolaire laïque. Le syndicat des instituteurs s'est réuni, a fait une souscription pour rassembler un capital et a choisi un des leurs, à l'âge de la retraite pour devenir le libraire de Besançon. Vous avez donc une librairie laïque en 1905. Les Camponovo ont pris la suite. Quand je suis arrivé, j'étais membre du syndicat des classiques. En regardant dans les années 60, l'économie régionale du livre classique, je m'aperçois tout de suite que les villes et les cantons ouvriers comme Sochaux sont chez mon confrère Camponovo ou chez Rayot Depouto à Montbéliard, et la montagne, les cantons religieux et Besançon sont chez Chaffanjon... Il y avait une répartition de la clientèle et on se respectait. Puis, les choses se sont un peu perturbées quand les bonnes sœurs des grandes institutions de Besançon ont abandonné leurs cornettes. Et il n'y a plus de raison qu'elles ne fréquentent pas toutes les librairies. Et j'ai retrouvé mes clientes bonnes sœurs chez mon confrère Camponovo, c'est quand même terrible (rires)... Alors voilà, il y a bien une situation réelle et qui explique, en partie, le syndicat national... en partie seulement. Se sont peut être encore là joués des problèmes de résistance pour une part, des problèmes de discussion sur les listes et à quelle sauce allaient être mangées les catégories de libraires d'après guerre. Tout cela a joué et c'est normal. Et on pourrait peut-être penser que toutes les librairies et les héritiers des libraires du 19 eme siècle sont restés à la FFSL.
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Vous aviez des mandats électifs, vous étiez associé à la vie politique ou municipale à Besançon ?
Alors moi, du fait même de l'histoire de la famille... Et aussi par rapport à Louis Cêtres qui s'était engagé dans la résistance en 44, mon père s'était engagé en 39. Il a été plutôt de la mouvance MRP donc il a fait de la politique. Ma tante, la sœur de Pierre, a aussi participé à l'émergence de ce courant politique d'après-guerre. Personnellement, je ne l'ai pas souhaité mais par contre, du fait de mes engagements plus économiques, j'ai été à la chambre de commerce aux Prud'hommes et au tribunal de commerce. J'ai choisi un engagement social en participant aussi aux associations de type ville nouvelle.
Alors, en 1974, vous arrêtez la librairie ?
En 1974, j'ai eu un problème personnel important. Je ne vous apprends rien en disant que le libraire ne gagne pas bien sa vie. C'était tout de même une grosse boutique, avec 12 à 15 personnes. J'avais 4 enfants et ma femme s'était mise en congé du fait des naissances. Financièrement, si vous voulez, je ne pouvais pas continuer à avoir des revenus tout à fait aléatoires. En temps que libraire commerçant qui n'est pas en société, j'étais lié aux résultats de la librairie et donc honnêtement par rapport à ma femme et à mes 4 enfants, je ne pouvais pas continuer. Je me suis confié à Pierre Descomps ainsi qu'au secrétaire de la FFSL, alors on m'a proposé deux postes. J'aurais pu devenir secrétaire de la FFSL mais je ne l'ai pas choisi. J'ai préféré mettre à profit toute cette connaissance de la commission de formation, j'ai préféré démissionner du conseil d'administration de l'Asfodel et entrer comme salarié de l'Asfodel, sous la responsabilité du directeur que l'on avait choisi qui était Michel Ollendorf. Je suis rentré simplement comme libraire enseignant, avec des missions importantes, en particulier celle d'écrire le premier « Métier de Libraire ». Ce qu'on a fait, en 1974, avec Marie-Thérèse Bouley.
Oui, la pédagogie vous plaisait...
Enormément, énormément... et ce qui m'a beaucoup plu au niveau de la formation professionnelle, c'est cette double pédagogie, une pédagogie d'initiation pour les apprentis qui débutent et une pédagogie de réflexion sur l'expérience pour les brevets professionnels. Il y avait cette pédagogie là, à partir des acquis. J'ai été un des volontaires pour la mise en place de ces fameuses lois d'aujourd'hui qui permettent la valorisation des acquis de l'expérience, parce que ça me paraît quelque chose d'importance, voilà... Donc la librairie a duré encore une petite dizaine d'années, vous voyez ces gros vaisseaux... Et elle a été fermée en 82-83, j'ai du reprendre d'ailleurs les deux dernières années. La librairie était passée en SA et j'ai pris la présidence du conseil d'administration parce que il fallait liquider les choses, en évitant de perdre les capitaux, en particulier pour les veuves. J'ai réglé la fin , l'agonie de ce vaisseau du début du 20 eme siècle, j'ai raté la vente, Flammarion n'a même pas voulu racheter pour un franc symbolique à l'époque, ils ont peut-être eu raison, ils ont peut-être eu tort, donc j'ai cherché à vendre le pas-de-porte au meilleur, pour que l'un dans l'autre, je sorte un tout petit peu de capital après avoir payé les dettes et l'ensemble du personnel restant, il restait 7 ou 8 personnes. J'ai participé au démantellement, dans les meilleures conditions possibles, de la librairie Chaffanjon... Et ça a été dur pour vous, ça ?
Non... Non, parce que je dirai que j'ai une conception que les hommes comme les structures ont leur temps à vivre, et à un certain moment il faut savoir mettre fin à une expérience qui ne correspond plus à l'évolution de son temps, voilà. Par contre, je me suis félicité de l'arrivée des Sandales d'Empédocle, à Besançon et ils se sont même installés, à vol d'oiseau, à 20 mètres de la librairie Chaffanjon, et le relais a été pris, et je l'avais déjà senti à l'époque. Parce que je connaissais bien madame Claire Grimal et je voyais bien que ce qu'elle pouvait faire quand elle a créé cette librairie. Il était très difficile de la concurrencer dans une librairie beaucoup plus ancienne qui avait tous ces poids lourds, qui avait du personnel très ancien, vous comprenez ces vieilles structures, on n'a jamais licencié personne, et on avait du personnel en librairie et en papeterie qui était là depuis 1946.
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Oui et cette manière de traiter le personnel est aussi quelque chose de contextuelle...
oui, oui, là aussi, il faut savoir renouveler les équipes, avec tous les risques en librairie. Je l'ai beaucoup vécu, moi-même par exemple chez Paul Callens, ou même après, dans les grandes structures, les toutes premières librairies Leclerc ou la Fnac. J'ai vécu cette difficulté et l'Asfodel a été beaucoup critiqué à l'époque, pour la prise en compte de ces formes nouvelles de commerce du livre, celles des grandes surfaces du livre. Est-ce qu'en étant l'organisme professionnel référent de la profession, je dois exclure de la formation certaines équipes ? On a tout de suite vu avec Pierre Descomps que cette attitude aurait été imbécile. Ces gens-là sont capables d'aller ensuite vers de petits libraires de qualité. La Fnac de la rue de Rennes a été faite par de grands disquaires français, qu'ils sont allés chercher et qui étaient ravis d'être salariés plutôt que de risquer leur... On a donc pris cette décision, non pas de favoriser la formation de ces structures, mais s'ils le demandaient, de les accompagner...
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C'est un principe de réalité aussi...
Oui, Pierre Descomps a été très critiqué au départ. Mais la FFSL avait déjà connu ça avec les grands magasins. Au sein des grandes structures, comme le Furet du Nord par exemple, je m'était aperçu de ce que signifiait le risque de vouloir changer les équipes. Lorsque votre premier responsable de rayon a la fine intuition de l'adéquation produit/marché, le jour où il s'en va, pour créer sa propre librairie, le rayon va péricliter pendant un temps. Paul Callas nous disait « bon, y'a pas de problème, ce rayon-là va baisser, pendant ce temps-là j'en ai un qui émerge dans cette fine adéquation, et j'ai le chiffre d'affaire d'un autre rayon qui va équilibrer, et un jour où l'autre je formerai un autre vendeur... ». Voilà, il y avait une philosophie, si vous voulez, du respect des compétences qui n'est pas si simple à expliquer à un chef d'entreprise...
D'autant moins que ça inclut une augmentation de salaire, cette finesse dans la connaissance du rayon...
Bien sûr, bien sûr, une participation au résultat par exemple... Et donc voilà, je me suis retrouvé à recréer ces cours de technologie, à faire les évolutions des programmes, parce que c'était passionnant, les programmes de l'ancien BP vous aviez des grands bibliothécaires qui venaient, on partait de la littérature grecque et latine, splendide. Il fallait aussi évoluer vers le 20° siècle, ce qui a été fait, et puis je me suis trouvé ensuite être le successeur de Michel Ollendorf. Et de préparer alors là aussi, parallélement à la formation continue de type BP et initiale de type CAP, ce qui a été passionnant, l'évolution vers les universités et la création des unités de valeur « libraires » des universités... Alors ça, si vous voulez j'en ai été à l'origine, et puis ensuite les équipes se sont constituées, élargies.
Vous étiez en relation avec l'Education nationale alors...
C'est-à-dire qu'au niveau de l'EN, la profession faisait partie des CPC commissions paritaires consultatives. Actuellement il y en a une qui siège pour la réforme du BP d'ailleurs... J'ai surtout travaillé mais à mon corps défendant parce que l'Education nationale est toujours prise dans des référentiels et dans les tartes à la crème du moment, nous n'avons pas pu sauver, par exemple, ce qui était essentiel pour nous le CAP de libraire. Il a fallu enfermer tout ça dans une espèce de variante d'un CAP de commerce et je n'ai pas pu faire vivre l'idée que le livre nécessitait une formation spécifique beaucoup plus proche de la CPC des médias que de la CPC du commerce. Nous avons été enfermés dans les réformes de la CPC du commerce. Il y a eu d'autres chose à faire, en particulier, du côté des réseaux de proximité. J'ai beaucoup travaillé avec le syndicat des diffuseurs de presse, à la création des CAP librairie-papeterie-presse. On a créé un ABC du diffuseur de presse. Et puis ensuite, ça a vécu sa vie. Nous avons perdu l'autonomie de gérer nous-mêmes la taxe d'apprentissage et la taxe de formation continue, et ça a été l'occasion de mon départ en retraite à 60 ans, à l'époque nous étions encore dans la convention de l'édition, personnellement j'aurais bien continué encore un ou deux ans, je ne me sentais pas vieux, à 60 ans mais là, on perdait les collectes, il fallait rééquilibre la pyramide des salaires de l'Asfodel et les deux postes qui étaient à supprimer c'était directeur général et le poste de financier général, voilà...