Les mythogrammes

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Docu-fiction : Les [vraiment] Modernes
Episode 3 : Les mythogrammes
Date : mars 1968

Mise en garde préalable :
Les petites archives [disponibles] de la librairie se visitent de bien des façons.
Documents d’époque ou voix volontairement arrachées à leur milieu d’origine, ces traces éclairent [ici ] la singulière partitition amusée de melico.

Quelques réflexions sur l’avenir du livre,
par J. V.M. [Mars 1968].
Bulletin des libraires

Un français sur cinq est à l’école. Félicitons-nous de cette fièvre d’apprendre dont notre profession, qui touche de si près aux choses de l’esprit, doit naturellement bénéficier. Même si cette soif de savoir ne traduit en fait que la recherche de diplômes monnayables, il faut penser que le livre demeurera l’élément , non pas unique, mais privilégié et nécessaire, le véhicule indispensable des notions qu’il faut acquérir.

Peut-on pour autant en conclure que l’avenir du livre est assuré ? Nous le pensons, mais il conviendrait pourtant de nuancer, de se montrer prudent. En tou cas, s’il est vrai de dire avec Valery que l’homme avance vers l’avenir à reculons, je pense aussi qu’un retour en arrière, un bref regard sur le passé, pourrait éclairer notre route, en nous faisant mieux saisir, en quelque sorte par le dedans, une évolution qui risque de décevoir certains.

La pensée de l’homme, nous dit le professeur Leroi-Gourhan, s’est d’abord exprimée par la parole, puis s’est doublée par la pensée, fixée d’abord par le moyen de mythogrammes, puis de l’écriture.

Pendant une courte période commencée au XVIII e siècle et aujourd’hui sur son déclin, la perspective d’une alphabétisation planétaire, a pu apparaître comme l’équivalent de la promotion sociale et intellectuelle ; or, dès le XIX e siècle, le mythogramme est réapparu, sous la forme de la bande dessinée. la Radio et la Télé ont completé avec le Cinéma ce retour à la littérature orale et à l’information visuelle. La conservation de la pensée est conçue désormais autrement que dans les livres. Faut-il penser avec Leroi-Gourhan que l’écriture est appelée à disparaître rapidement, remplacée par des appareils dictaphones à impression automatique ? Le libraire en tout cas aura toujours la ressource, conjointement avec le photographe et le Drugstore, de vendre des bandes magnétiques vierges - équivalent du papier blanc de naguère- ou encore des jetons de Juke Box.

Qu’en est-il au juste ? Sans doute ne vais-je pas me payer le luxe d’évoquer les statistiques navrantes dont la “Voix de l’édition” s’est fait l’écho récemment. L’adulte nous le savons de source sûre, lit peu, et les rares lectures qu’il s’offre sont le plus souvent - en dehors des prix littéraires, prévendus qu’elle qu’en soit la qualité - le résultat d’une incitation publicitaire.

Jusqu’en ces dernières années, l’enfant - ce consommateur-roi- était notre consolation, notre espérance, nos lecteurs “potentiels” comme dit le jargon professionnel. Or chacun sait que des lecteurs potentiels sont précisement des gens qui ne lisent pas, et qui, dans le climat actuel, ont de moins en moins de chances de venir au livre.

D’ailleurs, dans le monde d’aujourd’hui, il n’y a plus ni enfants ni vieux : il n’y a plus que des jeunes … et des gâteux.

Mais à quoi bon poursuivre ?

Le livre est l’instrument privilégié de la libération sans cesse inachevée de la personne humaine. Mais pour qu’il demeure ce que nous voulons qu’il soit encore, encore faut-il des libraires conscients de leur mission : entretenir la flamme, apporter à tous cette nourriture intellectuelle. Encore faut-il que les libraires en aient les moyens matériels.

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