Anthropologie sonore

D-Fiction, du côté des auteurs

Publié le 21/05/2009 par La Rédaction
Mots-clés : numérique |


Le 10 mai 2009,  Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo rencontrent l'équipe de mélico. Ils nous parlent longuement de D-Fiction et de l'écriture en ligne ...



PRÉAMBULE


Caroline Hoctan - [c]
D-fiction a démarré après ma thèse. Je voulais me remettre à écrire sérieusement. Je voulais que ma production personnelle prenne une autre ampleur et j'avais aussi le problème de la publication en revues, qui était très difficile et qui, je pense aujourd'hui, est devenue impossible. À l'époque, elle était déjà devenue très difficile. Je me suis dit, le seul moyen,  c'est que je me renseigne, je fasse quelque chose sur Internet. Et donc, je pense que c'était 2005-2006 que cette forme de publication m'a travaillée.

Jean-Noël Orengo [jn]
Oui, on a mis en commun ce qu'on faisait déjà séparément à la base.

[c]
Ça s'est fait en janvier 2009.

[jn]
Et on s'était dit qu'il fallait un peu ouvrir D-Fiction. On invite régulièrement des artistes à participer au projet.

mélico - [m]
C'est difficile ?

[c]
Oui, c'est vrai que c'est difficile de gérer l'écriture en ligne. C'est très chronophage. Et il faut déjà avoir la maîtrise de l'outil.

[jn]
Il y a l'angoisse du post. On parle beaucoup de l'angoisse de la page blanche, mais il y a aussi l'angoisse du post, c'est un peu ironique, mais...

[c]
Oui alors moi, j'ai l'angoisse que techniquement ou esthétiquement ça ne corresponde pas à la projection que j'ai de mon texte... Comme quand vous écrivez quelque chose et qu'il y a des ratures. L'effet papier se retrouve finalement sur la toile plutôt par le problème technique en quelque sorte...

[m]
Ça ne peut pas être un brouillon ?

[c]
On donne à voir à autrui... C'est comme si on publiait un mauvais livre... À partir du moment où « l'autre » le voit, il y a un vrai problème là, on ne fait pas un site Internet pour se lire soi-même.

[m]
Ça peut être un truc en évolution...

[c]
Ça m'est difficile...

[jn]
C'est vrai que par convention, on estime que le blog est plus décontracté qu'un ouvrage quel qu'il soit. Ce qui est intéressant aujourd'hui, c'est de voir des blogs qui sont de grande qualité et qui font l'objet de publication. L'auto-fictif de Chevillard est publié. Donc au fond, cette idée de base qui suppose qu'écrire un post, c'est simple, on voit qu'elle est relativisée par les pratiques de chacun. Pour Caroline, cette angoisse est technique. 








DENSITÉ


[c]
Au fond, tout s'explique. Je sortais de thèse. On nous tapait presque avec une règle sur les doigts parce qu'il y avait une virgule de trop ou de moins, dans le texte. Alors, vous avez un niveau tellement ambitieux, même malgré vous. Et ensuite, vous présentez des manuscrits qui sont refusés. Quand ils sont acceptés, publiés, ils ont des défauts certes, mais la barre monte toujours plus haut. Alors, de dire qu'on publie un texte qui serait « dégueulasse » pour le lecteur, ça me pose de très gros problèmes...

[m]
Peut-être pas « dégueulasse », mais simplement inabouti...

[c]
J'ai envie de donner une autre densité, faire sentir la densité de la littérature à travers l'Internet.
C'est la suite de l'édition, notamment dans la discussion avec les éditeurs ou les auteurs : « est-ce qu'Internet remplacera le livre » ? « Qu'est-ce que l'Internet peut avoir de semblable au livre voir de mieux » ? Si c'est pour faire moins bien, autant en effet continuer à faire des livres et ne pas aller sur Internet.

[jn]
Qu'on le veuille ou non, un post restera toujours plus décontracté qu'un article de revue. Le blog permet de réagir rapidement et de compléter... Ce qu'un article ne pourrait pas forcément faire, donner des informations hypertextes, etc. C'est un outil en plus, au fond, et qui suppose d'écrire un peu différemment, de ne pas penser le post comme on le ferait quand on écrit un article dans une revue.

[m]
Alors la question est : est-ce qu'on va sur Internet pour faire un livre ?

[jn]
On va sur Internet, parfois, avec l'idée de développer une écriture qui serait spécifique au Web. Et en fait, on se rend compte qu'on ne sait pas tellement ce que ça signifie cette écriture spécifique au Web parce que l'outil est tellement complexe pour l'instant, c'est du tâtonnement...

[c]
En tout cas, ça ne peut pas être moins bien. On a des dizaines et des dizaines de sites et de blogs qui sont moins bien que les contenus dans des revues ou dans des livres. On les lit cinq minutes ou une heure et ça n'apporte rien. C'est chronophage et ça ne sert à rien. Je ne dis pas que la littérature doit être utile, mais elle doit m'être utile pour avancer.








FORME


[m]
Pourquoi cette distinction entre blog et revue en ligne : D-Fiction n'est pas un blog...

[jn]
C'est ni plus ni moins qu'un site...

[jn]
... qui se rapprocherait d'une revue.
Je le prends comme un site. Quand on regarde nos pages, on a trois noms, ceux des fondateurs Caroline et moi avec différents projets, différents travaux. Il y a des blogs, des travaux en cours, mais qui ne sont pas forcement destinés à la publication. Et puis, il y a aussi des invités. Les invités pouvant faire croire qu'on se rapprocherait d'une revue mais au fond, ce n'est pas forcément le cas pour l'instant. On ne peut pas se considérer comme une revue parce que, en terme de périodicité, D-Fiction est beaucoup plus souple.

[c]
Pour moi, bien que je n'aime pas du tout ce mot, le blog serait plus proche du journal intime ou du bloc note. Mais dans le sens de pensées qui sont très construites, qui me sont très personnelles, qui n'ont rien à voir avec l'actualité, la fiche de lecture ou le compte rendu... Je ne veux pas participer à l'actualité littéraire. Je mets des écrits qui sont des pense-bêtes sur lesquels je peux revenir, qui alimentent la partie "work in progress".

[jn]
L'activité blog, je l'envisage comme un outil réactif, un outil hétérogène. L'important, c'est l'hétérogénéité de ce qu'on y publie : des textes extrêmement pensés et réfléchis, des textes de quasi-fictions ou de fictions théoriques, de fictions critiques. On peut aussi y publier des billets d'humeur. Tout traduit effectivement une certaine intimité... On peut appeler ça journal intime, mais je suis assez rétif à la notion de journal intime. L'intérêt du post, c'est de sortir de l'intime. Notamment par cette possibilité laissée aux internautes de commenter, de réagir et donc de créer un ensemble de réactions en chaîne. La lutte des Posts. La lutte des commentaires où les commentateurs s'acharnent parfois. Ça peut très vite devenir fascinant. Et la meilleure preuve, c'est qu'on y retourne tous.

[c]
Je n'attends pas que des gens écrivent sur ce que j'écris ou d'avoir des commentaires. En revanche, ça m'est arrivé de participer ou de répondre sur des blogs parce que je connaissais des gens avec qui je voulais prendre contact. Je le fais de manière assez professionnelle, pour faire signe. Je ne lis jamais les commentaires, sauf si je parle de quelque chose avec Jean-Noël  et que le sujet m'intéresse. Je vais voir plus en profondeur, mais sinon jamais. 







CRÉATION


[c]
Maintenant, j'ai envie d'entrer dans une phase de production intellectuelle littéraire de création et j'essaye de minimiser les problèmes techniques, si ce n'est peut-être pour générer des outils type feuilleteur ou type vidéo, audio comme sur mélico. Comme enregistrer un auteur et mettre une bande audio comme ce sera le cas prochainement avec Dominiq Jenvrey. On a réalisé un film sous forme d'entretien performance, filmé par Isabelle Rozenbaum... Le film est en cours de montage.
Jean-Noël a aussi d'autres idées, notamment à Bangkok.

[jn]
Oui, à Bangkok et il y aura sans doute aussi Christian Volckman qui a fait un merveilleux film qui s'appelle Renaissance, un film d'animation...

[c]
Comme on a des invités qui ne sont pas spécialement des écrivains, on doit se poser la question des outils multimédia, donc du son et de l'image. Quand ce sont des écrivains, ça peut être d'une forme plus classique sur la page, on chasse la faute, on essaye d'équilibrer le texte, de mettre des images, d'aérer l'interligne. Mais quand on a un réalisateur comme Volckman, on peut se poser la question de ce qu'on montre...

[jn]
C'est vrai qu'une des spécificités de D-Fiction, c'est, en dehors de l'interview, de demander aux invités des inédits. Ils nous donnent ce qu'ils veulent.

[m]
Mais il y en quand même une unité, une exigence éditoriale malgré tout... Vous pourriez l'énoncer comme ça...

[c]
L'énoncer, oui je sais exactement qui, je ne publierais pas. Et qui je publierais. Quel que soit le médium, j'essaye d'aller vers les gens qui me posent question par rapport à ce que je produis. Donc des questionnements, peut-être, existentiels. Je m'intéresse aux artistes qui travaillent sur des problèmes d'identité, de réalité, des notions de réelles ou de réalité, de projection du monde. Je peux aimer la fiction pure, mais... Pour aller très vite, je n'ai pas envie d'avoir des auteurs ou des cinéastes, qui me raconteraient des histoires, avec un début, un milieu une fin. Je cherche autre chose.

[m]
Que la narration traditionnelle ?

[c]
Oui enfin la narration traditionnelle peut avoir des qualités. Je cherche du contenu qui touche à l'existence, au langage, à des questionnements très personnels.







FICTION


[jn]
Caroline a parlé d'identité, de réalité. Sur D-Fiction, l'idée de départ, c'était vraiment d'interroger cette notion de fiction qu'on emploie un peu à tort ou à raison, peu importe. En tout cas, sans qu'on sache forcément ce que ça signifie, qu'est-ce qu'écrire une fiction en littérature et est-ce qu'il y a une spécificité de l'outil fiction... La fiction, ce n'est pas forcément raconter des histoires imaginaires, d'autant que ces notions sont extrêmement complexes aujourd'hui. Elles sont flottantes, on ne sait plus tellement à quoi ça correspond. On sait aujourd'hui que la fiction participe de l'évolution de l'homme en terme darwinien. C'est un moyen qui permet d'interpréter le réel. Et le fait est que le but de ce site, c'est d'interroger les personnes qui se posent cette question-là, dans leurs œuvres, qu'elles soient littéraires ou qu'elles soient scientifiques.

[c]
Je ne voudrais pas que D-Fiction entre dans le processus du storytelling très partagé à notre époque. Qui permettrait à travers la « soi-disant création » et ce qui peut « faire plaisir » de faire passer ce qu'on essaye de nous faire passer, à coup de masse, tous les jours au travail. C'est presque un site qui voudrait veiller à ne pas participer à ce processus machiavélique dans lequel on est coulé, de force tous les jours, dans cette réalité qui est la nôtre...
C'est un site de vigilance. Je voudrais que la parole y soit libre. Que la parole concerne quelque chose qui soit encore la vie. Je pense que le storytelling, ou l'existence que nous menons ne participe plus de la vie justement. Là, on sort du darwinisme. Justement la technologie ou le financier..., le capitalisme a modelé la vie d'une manière que ce n'est plus vraiment la vie. C'est très... mécanique, c'est très... froid. Je voudrais revenir à quelque chose qui soit plus la vie. Ce n'est pas un site de littérature engagée, c'est aussi important de le dire.  On pourrait peut-être interviewer quelqu'un qui fait de la politique, mais ça ne se veut pas engagé, non ... C'est difficile d'expliquer ça...

[jn]
Oui surtout aujourd'hui que la fiction est récupérée...

[m]
Comment échapper à cette récupération ?

[c]
On y échappe parce qu'on peut écrire des choses qui ne sont pas formatées...

[jn]
Sachant que pour les livres aujourd'hui, il y a quand même une barrière éditoriale forte...

[c]
Et qu'en faisant un livre, on est obligé de participer au grand bordel, il faut être rentable, il faut être ceci...

[m]
Et sur Internet, on ne participe pas du grand bazar ?







ÉDITION


[c]
Beaucoup moins. Parce que le coût d'accès pour « produire » est 100 fois moins lourd que pour faire un livre. Ensuite, sur le site, je ne demande pas l'autorisation à un comité de direction, à personne. Ce que j'y fais me regarde. Et ça me permet de continuer ce work-in-progress tel que je l'entends. Ce qui est quand même une relative liberté. Alors, il paraît qu'une œuvre n'existe pas si elle n'est pas lue... donc évidemment, on peut se poser ce problème-là. Mais en même temps, aujourd'hui, les œuvres sont publiées pour aller en librairie et elles ne sont pas plus lues pour autant. Parfois, elles le sont, mais c'est très rare. Ce qu'on appelle la littérature n'est absolument pas lu, et ce qu'on nous fait croire être de la littérature atteint des tirages mirifiques. Une littérature de têtes de gondoles et rien d'autre.

[jn]
Quand des livres de qualité sont publiés, ils le sont au prix d'efforts insensés... Les auteurs y laissent leur santé, c'est très compliqué. On a l'impression qu'être écrivain, c'est vivre deux siècles. Pour un bon livre publié, il faut des années ou alors il faut des concours de circonstances.

[c]
Et là-dedans, la librairie, justement qui était le dernier rempart contre tout ce bordel et cette oppression venue d'en haut et bien le rempart se brise... parce que la pression économique est telle que la librairie est obligée de suivre.
Le libraire peut accepter le livre, mais ce n'est pas pour autant que ça changera grand-chose... Je ne sais pas comment l'expliquer, mais un libraire ne va jamais renier la qualité ou ne pas vous encourager si ce n'est qu'il n'en a même plus les moyens...



Caroline, Jean-Noël,
merci.