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Les essais
De la liberté de la presse par rapport au commerce de la librairie
Publié le 21/05/2009 par La Rédaction Mots-clés : Histoire |
De la liberté de la presse, par rapport au commerce de la librairie
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La liberté de la Presse, par rapport au gouvernement et à la société, est assez discutée dans l'opinion publique : on sait, à peu près, tout ce qu'il faut penser là-dessus ; mais par rapport au commerce de la librairie, cette même liberté est peut-être un problème encore, et les esprits les plus justes peuvent n'avoir pas les notions nécessaires pour décider cette grande question.
L'intérêt particulier, toujours enclin aux jouissances exclusives, a seul créé l'art des Privilèges ; et moins cette servitude a d'existence dans le droit naturel, plus on l'a rendue odieuse et cruelle. Depuis longtemps, on osait mettre en question si les Privilèges du Roi, en librairie, devaient être sans cesse renouvelés, ou si à leur expiration, ils devaient être le patrimoine commun de tous les libraires. Les Privilèges soutenaient que tout serait bouleversé dans le Royaume, si l'on permettait aux Libraires de Province d'imprimer, même après cent ans, les Aventures de Télémaque ou le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle. Ils comparaient cette propriété abusive à celle d'un champ ou d'une maison, et d'après cette singulière logique, des Sbirres, à la moindre infraction, étaient envoyés de Paris dans les Provinces pour enlever les contrefaçons. Ainsi, d'honnêtes Citoyens étaient à la fois ruinés et déshonorés aux yeux du Peuple, qui, en voyant une grande peine, supposait naturellement un grand délit.
Cependant, la raison prévalut un peu. Les Libraires de Province, façonnés au joug des Privilèges, n'en voulaient encore qu'à leurs renouvellements. Ils dépeignirent ces renouvellements éternels comme le comble de l'injustice et de la déraison, et ils parvinrent à se faire entendre même sous un ministère à Privilèges. Le Règlement du 30 août 1777 détruisit ces renouvellements. « Une jouissance limitée, mais certaine, y dit-on, est préférable à une jouissance indéfinie, mais illusoire ». Un champ vaste s'ouvrait déjà à l'activité et à l'industrie. Tous les ouvrages anciens, et même les Écrits modernes qui n'étaient plus dans le terme du Privilège, appartenaient à la jouissance commune, au grand avantage du commerce et de l'instruction publique ; mais les Libraires de Paris ne tardèrent pas à investir les Magistrats de la librairie, au mépris des nouveaux Règlements, et les Privilèges de quelque importance, ceux auxquels ils tenaient davantage, ont encore été renouvelés. Qui le croirait ? Aucun Libraire ne peut imprimer les Sermons de Télémaque !
Cependant, les Libraires étrangers profitent sans relâche de ces lois absurdes, et les meilleurs livres français ne nous viennent plus que par la Frontière. Ces principes antiraisonnables, antilibres, antipatriotiques vont tomber sans doute. La fermentation de l'intérêt particulier n'étouffera pas de si justes réclamations, les Libraires auront beau imprimer dans la Chronique de Paris, et punir de Contrefacteur comme un autre voleur ; tout cela n'empêchera pas le triomphe de la liberté sur la plus impolitique des servitudes. Si les Privilèges [1] étaient vraiment avantageux aux Gens-De-Lettres et aux Libraires, il vaudrait mieux encore leur dire : vous êtes exposés à la contrefaçon ; c'est une condition de votre état ; que de détruire la liberté du commerce, de transporter dans l'Étranger noter argent et notre industrie, et de ruiner des Libraires de Province qui ne peuvent croire à la justice de ces Privilèges. (...)
Cependant, et voici qu'il faut bien remarquer, les Privilèges ne servent à personne. Ils ne favorisent pas les Gens-de-Lettres, parce les Libraires ont grand soin de payer les Manuscrits en raison du danger des contrefaçons qu'ils présentent toujours comme certain. Et les Libraires eux-mêmes ne gagent rien à ces Privilèges ; parce que si l'ouvrage qu'ils impriment est bon, il est contrefait malgré sa défense ; et s'il est mauvais, la défense n'engage pas mieux à le contrefaire. Mais on veut être privilégié ; mais on veut crier au voleur ; et l'intérêt national périt dans ces clameurs. Un libraire de Paris a souvent le temps de vendre deux éditions d'un bon livre avant qu'il puisse être contrefait. Il n'est point de Libraire de Province qui n'en eût volontiers payé le Manuscrit. [ 2 ] Le grand argument de ces Messieurs, le voici. Lorsque j'imprime un mauvais Ouvrage ; je perds ; lorsqu'il est bon, je dois gagner à perpétuité. C'est comme si tout autre Commerçant disait : quand ma spéculation est bonne, il est juste non seulement que je sois maître du prix, mais qu'il soit défendu à tout le monde de faire la même spéculation, et cela parce qu'il peut m'arriver d'en faire de mauvaise. Si cet argument est juste, un Auteur pourrait dire à plus forte raison : lorsque j'ai fait un bon livre, il doit m'être permis de le vendre à chaque édition, et cela parce qu'aucun Libraire n'a voulu m'acheter mon premier Manuscrit. Auri sacra fames !
Ces considérations doivent faire penser à tout le monde qu'il faut laisser le commerce libre dans l'intérieur du Royaume, et empêcher par l'impôt l'importation des livres français qui nous viennent du dehors. Un objet non moins essentiel, et qui n'échappera pas sans doute à la sagacité de nos législateurs, c'est la suppression tant désirée des Chambres Syndicales et des Inspecteurs, dont l'existence est incompatible avec la liberté. On ne peut tolérer, non plus, les droits sur le papier. Cet impôt désastreux pour le commerce de la librairie, et qui semble établi que pour donner lieu à des pirateries de commis, ne rapporte presque rien au Trésor Royal, et énerve une plus importante branche du Commerce National, qu'il serait bien temps de délivrer de ces misérables entraves.
[1] Si le Privilège doit encore exister, ce ne peut être raisonnablement que pour de grands Ouvrages donnés par souscription, et volume à volume ; parce que l'Imprimeur perdrait tous les avantages qu'a dû lui assurer l'achat du manuscrit, s'il était permis à tout autre de le suivre pas-à-pas dans ses livraisons ; mais ce Privilège doit cesser aussitôt que l'impression est achevée, car l'achat d'un Manuscrit ne peut donner à un libraire que la faculté de mettre le premier un livre en vente. L'expérience de tous les temps prouve d'ailleurs que tout autre droit à cet égard est impossible à maintenir, et les Libraires de Paris n'en ont pas moins acheté les Manuscrits.
[2] Pourquoi les Auteurs n'annonceraient-ils pas qu'ils ont un Manuscrit à vendre, comme on le pratique pour tout autre effet ? Les Libraires de Province feraient en concurrence avec les Libraires de Paris, et il en résulterait un grand avantage pour les Gens-de-Lettres ...