Création contemporaine

Oloé # 2 - Parasites au jardin secret

Publié le 13/11/2009 par La Rédaction
Mots-clés : numérique |


(et feint, jamais)

Mi-juillet, déjà, le soleil peine dans ce jardin de l'Oise. D'instinct, pour l'avoir pratiqué autrement, on sait que le bon endroit pour lire écrire est ancré dans cette courbe que font le groseillier, le framboisier, les orties et le poirier, semi-cachette d'où épier les murs, la haie du voisin et les briques. Les abeilles et moucherons chaloupent, s'intéressent au clavier, à l'appareil-photo. La route est loin, le chemin derrière la clôture peu fréquenté.

Quelqu'un a installé un banc



(tous ne sont pas accessibles)



qu'on retourne et déplace à deux. On serait mieux par terre mais c'est encore mouillé de la nuit.

Un chant, soleil, quelques obliques. C'est vert, paisible, à peine un vent léger, à peine un avion sous les nuages et pourtant ce sont les mots qui blessent, qui durent, ceux qui empêchent d'avancer qui s'interposent au moment d'écrire : pourquoi ? Des mots entendus il y a au moins deux ans, injustes et mal venus, à propos d'un autre travail, mais c'était alors, ce travail : écrire sur le ténu, le fugace, sur ce qu'on perçoit à peine. Et à vouloir reprendre même d'une autre façon cette tentative les jugements affleurent à nouveau, la voix surtout, son grain, le ton et le débit - les mots, pas tant que ça. Qu'en faire ?

 

Ciel gris. Un ciel mouvant décidément - mais écrivant ciel gris, majuscule, point, pas plus, dix touches sur le clavier, quelque chose se déchire soudain, ces deux mots justement comme sur une feuille lancée en l'air. A la barre, Dita Kepler (1) . Sous l'écorce, dans les buissons partout elle accuse, prononce vol et contrefaçon : ciel gris tu l'as déjà écrit, tu t'en sers pour moi,  tu te souviens ? 

Banc de face, de profil, accueillir ce qui vient et qui soit autre que la colère, autre que le texte en cours. Quoi donc ?





Ah, si : 

rêvé cette nuit d'une lecture en public avec Catherine Deneuve qui était écrivain. Elle m'expliquait le principe de son texte : des variations autour d'adjectifs commençant tous par f, dont fier, furieux. Sans même l'entendre lire l'idée m'enchantait.




Au réveil à sa suite est née une autre idée. De celles qui permettent de se ré-approprier ce qu'on a jeté de vous, s'imposent à l'instant après avoir attendu des semaines, des mois pour se manifester. Parfait.

Soleil à nouveau sur le banc. Les mots blessants s'éloignent, toujours aux aguets cependant, tandis qu'un insecte indéterminé, long et gracile, traverse l'écran. S'éloignent seuls, sans qu'on s'en préoccupe ?



Ceux qui de cette façon s'arrogent le jugement, font et défont la pelote même sans volonté, par simple maladresse, perdent tant par ailleurs, qu'on les laisse aux clôtures. Je laisse, tu laisses, nous laissons. Groseilles, framboises dans le dos. Abeille, guêpe, moucheron, mouvement de recul et à gauche dans l'herbe deux romans entamés : pour éloigner sa bouche, au type, ce qu'il a dit au téléphone alors qu'on n'avait rien demandé, il suffit sans doute d'en ouvrir, rouvrir un.

Il mit ses mains devant ses yeux et risqua un regard jusqu'au hublot. Au-dehors, un aileron brillait, comme chauffé à blanc dans l'éclat du soleil. Alentour, tout était obscur et cette obscurité était très certainement emplie d'étoiles qu'il était impossible de voir.

Arthur C. Clarke, 2001 : L'odyssée de l'espace, traduit de l'anglais par Michel Demuth.
 
(1) Personnage principal d'un texte en cours d'écriture