C'est parce que vous étiez a gauche qu'il s'est opposé a votre avis, votre sentiment... ?Oui et puis nous étions déjà dans l'époque que l'on connaît aujourd'hui, que l'on connaît aujourd'hui de recentrement de l'église...
C'était en quelle année ?Nous sommes en 1979, moi je suis arrivé à La Procure en 1979. Je parle des années 78. Pour vous montrer un exemple de dialogue que j'initiais quand j'étais responsable du foyer étudiant à la maison des jeunes catho. J'avais organisé en 75 un dialogue sur le thème « l'homosexualité et le christianisme ». En 75, vous imaginez....
C'était mal perçu quoi...Mais en même temps c'était à mon avis quelque chose d'extrêmement positif à mes yeux, mais moi c'était dans mon optique. Bien. Donc ça ne s'est pas fait. Je ne veux pas rentrer dans les détails. Donc je suis resté à La Procure. Voilà comment je suis rentré dans le métier (rires). C'est important de le préciser parce que l'aspect militant va revenir peut-être par la suite en réponse à vos questions.
Ca vous a jamais lâché cette histoire de militantisme...Et bien si, ça m'a lâché à la Procure.
Oui. Vous pouvez dire pourquoi ?C'est paradoxal, et là quand j'y repense c'est extraordinaire. Pourquoi ? Parce que à La Procure, j'étais au rayon religieux, j'ai été à la fin responsable adjoint du rayon religieux avec Jean-François Rod, et comme vous le savez le fonds est consacré à toutes les religions. Bien évidemment il y a plus de titres sur le christianisme, pour des raisons historiques parce que nous sommes nés dans un pays plutôt protestant, catholique. Mais dès l'instant où nous avions toutes les productions, j'ai appris la tolérance et l'humilité. Alors je vais vous donner un simple exemple, qui n'est pas catholique. C'est l'exemple du rayon « exégèse biblique juive ». Interprétation de la Torah. Nous avions des textes plutôt d'analyse critique, d'analyse spirituelle fondamentaliste, nous avions tout. Mais si jamais nous émettions un avis sur l'analyse que nous avions, et nous étions de niveau universitaire, nous nous faisions rembarrer, excusez-moi l'expression, par le lecteur ou l'auditeur qui venait chercher ce livre. Et je pourrais vous donner pleins d'exemples de cette nature, , où finalement (rires) la pluralité des livres que nous avions, et la pluralité des gens qui venait chercher ces ouvrages, nous incitait à une forme de distance et surtout à ne pas donner notre avis. Alors je ne parle pas des livres d'éducation sexuelle (rires) qui étaient dans des vitrines qui étaient brisées, je ne vous parle pas de tous les livres pour ou contre le pape. C'est là où vraiment j'ai découvert qu'en tant que libraire nous n'avions pas à nous prononcer sur le contenu des ouvrages.
Et alors le conseil dans tout ça fonctionne ?Alors le conseil fonctionnait parce que nous connaissions le contenu des livres, enfin on essayait de se les approprier mais il s'agissait d'un conseil distant.
Léger, diaphane ?Non, non, non. Du style, je reprends l'exemple des textes d'analyse de la Torah, moi je disais : « c'est une analyse historico-critique avec les outils de l'histoire moderne » , ou « c'est une approche plus spirituelle ». Je ne disais pas « fondamentaliste » par exemple. À l'époque, ce n'était pas du tout flagrant cette option là.
Plus tard, je me suis trouvé confronté au même problème, quand j'étais dans un autre lieu
la librairie Jonas, et notamment avec la patronne de Jonas à l'époque, qui un jour vient me voir dans ma librairie, et on parlera peut être d'elle dans le treizième, et elle me dit : « mais pourquoi tu as des ouvrages de Charles Pasqua ? ». Je lui réponds : « attends, Sabine, c'est pas un interdit de la république, il est républicain et après tout je n'ai pas à juger les gens qui achètent des ouvrages de Charles Pasqua ». Bien sûr, Sabine ne comprenait pas ce type de réflexion parce qu'elle était encore dans une option de librairie militante. Mais moi je l'avais quittée. Et c'est La Procure qui me l'a fait quitter.(rires)
Oui. Donc vous l'avez quittée pourquoi faire ? Vous avez quitté La Procure ? C'était quand ? Alors ensuite, j'ai eu droit à ce qu'on appelle la gestion rationnelle du personnel. Donc à un moment, il a fallu que je quitte La Procure, pour des raisons ... J'ai été licencié, enfin non j'ai demandé mon licenciement. Je suis parti dans la distribution du livre et la diffusion donc une filiale des Éditions Ouvrières. Après j'ai été rappelé à La Procure (rires) au service de vente par correspondance, que vous connaissez parce que c'est une des activités importantes de la librairie. À nouveau, je suis reparti. Et en 92, je reprends une librairie dans le 13° arrondissement. Cette période où j'étais directeur administratif d'une société de distribution et à la VPC de La Procure est une période douloureuse.
Pour vous ?Pourquoi ? Parce que finalement je me suis dit que je n'étais pas un homme de la distribution ni de l'expédition, j'étais un homme de magasin.
Ah, vous n'étiez pas à votre place...vous ne vous sentiez pas à votre place ?Non. Il y a deux types de libraires, celui qui reçoit le client dans son magasin et celui qui expédie, qui est distributeur, et je n'étais pas fait pour ça. Je préfère recevoir les gens dans un magasin que d'être logisticien.
Et vous préfériez recevoir les gens de la manière dont vous les receviez à La Procure ?Oui mais tout a changé. La librairie «
L'œil au Vert » dans le 13ème arrondissement mais presque plus côté 14 eme faisait 80 mètres carrés. J'avais une employée et demi, donc une employée à temps plein et puis une stagiaire. Tout à fait différente de La Procure, pour deux raisons. La première, c'est que dans une libraire de 80 mètres carrés, vous avez un assortiment extrêmement généraliste, même s'il n'est pas exhaustif, il faut en permanence naviguer du conseil en jeunesse, aux sciences humaines, à la philo, pour revenir au roman. Je n'étais pas habitué à ça. Pourquoi ? Parce que dans une grande librairie comme La Procure, il y avait un spécialiste par rayon, on allait voir un collègue on lui disait « écoute, voilà, madame cherche tel bouquin de la psychanalyse... » et ...
Les libraires étaient très spécialisés ?Tous. De très haut niveau oui. Dans une librairie de quartier avec un assortiment général, vous devez en permanence, « jongler » d'un conseil à l'autre « ma petite fille a deux ans, elle vient d'arriver, elle vient chez moi que puis-je lui offrir ? » et puis un quart d'heure après : « je pars à Cuba donnez-moi un ouvrage pour l'avion ». Voilà donc bon, « Zoé Valdés, je connais donc bon qu'est-ce que vous me proposez d'autre ? ». Donc voyez ce que je veux dire : c'est qu'il faut dans ces cas-là être extrêmement performant, il faut bien connaître les fonds, alors on s'y fait au fur et à mesure et... mais ça a été pour moi une difficulté.
Et à La Procure vous étiez spécialisé dans les sciences humaines ?Non, j'étais au rayon religion...
Très bien, donc ensuite, vous avez pris cette librairie, en 1992. Et vous l'avez trouvée comment, cette librairie ?Oh je l'ai trouvée un peu en déshérence parce que les gens étaient fatigués, c'était un couple qui en avait marre, et puis donc je l'ai remontée...
Oui, mais je voulais dire vous l'avez trouvée par petites annonces ou ... ? Ah par un cabinet, un cabinet qui était spécialisé, le cabinet Transadix qui vendait des fonds de librairies et qui malheureusement n'existe plus aujourd'hui, et voilà...
Et c'était la première qu'il vous avait proposée ? Ah non, pas du tout... En réalité, nous avions un projet à quatre actionnaires pour racheter une surface, une grande librairie de 400 mètres carrés dans le 15 eme à Paris, rue Saint Charles et puis l'opération ne s'est pas faite, et donc je suis parti seul avec le pécule que j'avais et on m'a proposé plusieurs endroits, 4 ou 5 et j'ai choisi celle-ci, ce n'était pas un endroit très commerçant, par contre au bout de deux mois, j'ai un client qui vient me voir et qui me dit, « regardez, j'ai l'annuaire des anciens de Normale Sup et regardez le nombre d'anciens de Normale Sup qui habitent votre quartier... » alors là moi j'ai dit « merveilleux »... « Magnifique »... ! Donc j'ai vécu un peu avec ce fonds de commerce qui était très intéressant, mais il a fallu que je me fasse connaître, par la qualité du service, par l'assortiment et par les animations, voilà...
Vous l'avez choisie, parce que le lieu vous plaisez ?Non, un peu, par défaut mais comme la librairie existait depuis 1978, je voyais aussi ce qu'on pouvait en faire : il y avait une population très, très très importante dans le voisinage, mais il fallait pour cela faire beaucoup d'efforts pour faire venir le chaland et c'est ce que j'ai fait...
Des animations... Énormément d'animations, toutes les trois semaines, pendant toute la période où j'étais là, et ce n'était pas facile au début... Vous voulez que je parle un peu des animations. ? Eh bien, la première que j'ai faite et qui m'a fait connaître comme libraire, c'était Jacqueline de Romilly, et c'est une cliente qui me dit « je connais bien Jacqueline de Romilly, pourriez-vous l'inviter ? » Alors j'appelle Jacqueline de Romilly et elle me dit « mais monsieur vous êtes dans le 13° chez les Chinois », moi je dis « mais non, madame, moi je suis plutôt du côté du 14° ... » Et elle : « mais vous savez, il faudra venir me chercher » alors je demande à un copain d'aller la chercher dans le 16° arrondissement et j'avais fait un battage monstre pour faire savoir qu'elle venait, et on se dit mais comment se fait-il qu'un petit libraire comme ça... parce que il n'y avait pas d'animation, comment a-t-il fait, et j'avais préparé un pot et tout,et il y a eu un monde fou, et notamment il y avait ses anciens élèves qui habitaient tous rue Gazan, professeurs d'universités, anciens recteurs d'académie, enfin tous ces gens habitaient là et ça a été pour moi un lancement très bien parce qu'ils se sont dit « voilà un bon libraire, puisqu'il fait venir Jacqueline de Romilly... ! »
La rue Gazan avait quelque chose de spécial pour qu'ils s'y installent ? Elle était habitée par Coluche au bout, et à l'autre bout, Higelin, et puis au milieu les retraités de l'Education nationale, pourquoi là, sans doute parce que souvent ils avaient été à la Cité Universitaire, ensuite profs en Sorbonne et voilà, mais elle est bien la rue Gazan hein.. et donc voilà c'est ce qui a fait que les gens se sont dit « ce libraire, il faut qu'on l'écoute la prochaine fois parce que s'il a réussi à faire venir Jacqueline de Romilly, c'est qu'il se passe quelque chose...Et ensuite, bon je vais prendre les plus connus que j'ai pu faire venir, en roman Tahar ben Jelloun, Alice Ferney, en historien, j'avais Flandrin, j'avais madame Braudel, bon ensuite j'ai fait venir la compagnie des Deschiens, j'ai fait venir Jacques Gaillot donc à l'époque de sa gloire, j'ai venir aussi Lucie Aubrac, là c'était à guichet fermé, quoi, ça marchait du feu de Dieu, Lucie Aubrac, dans 80 mètres carrés nous étions tous serrés comme des sardines avec des gens dehors qui n'ont pas pu entrer, et de ce fait, ça crée un mouvement vers la librairie, et donc les gens venaient en disant aux autres « mais venez, il y a eu Lucie Aubrac et il y avait un débat »... mais attention ce n'était pas une signature pure et simple, hein, je lisais les ouvrages, le dernier mais aussi les autres, et puis j'animais le débat, entre la salle et l'auteur questions réponses, et puis ensuite la signature proprement dite, quelques fois des débats un peu difficiles ou même très difficiles parfois, je me levais à 3 heures du matin parce que je n'avais pas fini de lire l'ouvrage... Un jour je vais voir Christian Thorel à Toulouse, il me dit « je reçois Kertész à 16h, je me suis levé à 3 heures pour lire ses derniers ouvrages ! » mais ça, ça fait partie du métier, c'est sympathique, mais en même temps, il faut aussi quand même que vous connaissiez la vie d'un petit libraire, parce que je vidais la salle la,table centrale sur laquelle il y avait tous les livres, donc le lendemain matin, il fallait que je la remette , il y en avait pour des deux ou trois heures... alors quand vous aviez 80 personnes, vous étiez content mais quand vous réussissiez à n'en avoir que huit ou dix, alors là... bon enfin voilà, donc voilà, moi j'ai fait des animations d'une part parce que c'est comme ça que je concevais le métier et en plus parce que j'avais en plus pour moi un besoin plus spécifique parce que j'avais un quartier qui était un peu en déshérence et il ne l'était plus, à la fin, parce que c'était devenu un lieu de rencontre...

Et vous n'invitiez que des gens de livre ?Oui, mais après tout je crois que j'ai manqué d'imagination... Je pense que j'aurais pu peut-être inviter d'autres personnes, mais je ne l'ai pas fait...
Il y avait peut-être aussi une question de contexte.. Ah je ne sais pas je vous laisse juge de cela... question d'imagination, je sais qu'il y a des amis qui ont été plus originaux que moi, la librairie Dédale, Didier Maffray rue des Ecoles, un jour il avait un livre qui sortait chez Lattès sur l'anthropologie de la pâtisserie, il avait fait venir son pâtissier, et l'anthropologue, mais alors là extraordinaire !!! Et puis un autre jour il y avait Thuillier qui sortait un bouquin sur je ne sais plus quelle exposition, parce qu'il en était le commissaire, alors le matin, ils sont allés visiter l'expo au Louvre ou au musée d'Orsay, excusez-moi je ne me souviens plus, mais à midi, ils sont revenus à la librairie pour boire un verre et signer l'ouvrage, bon, voilà, mais moi j'ai manqué d'imagination à ce niveau-là... Mais par contre avec les librairies Capitale, nous avons été un groupe très dynamique...
C'était un groupement ? Alors c'était un groupement dont j'avais pris l'initiative avec la librairie
l'Herbe Rouge, c'était un groupe qui avait comme première exigence de mettre en commun tous ses chiffres, nous mettions en commun tous nos chiffres... Tous...
L'Herbe Rouge rue d'Alésia, c'est ça ?Oui, nous mettions en commun tous nos chiffres et j'étais un peu celui qui devait les mouliner dans les fichiers Excel. Chaque année, on se retrouvait pour dire : « voilà j'ai tant de marges chez Hachette, ma masse salariale c'est tant, la carte bleue je paye 1,2%... ».
C'était quand ça ? Alors ça, c'était en 95. Le deuxième objet du groupe, c'était de faire en sorte que sur les marchés de la ville de Paris, les marchés des bibliothèques, nous puissions nous présenter en ordre rangé. Et puis c'était aussi la sympathie, le fait de casser la croûte ensemble, donc on a fait ça pendant 4 ans et puis ensuite ça s'est un peu délité et puis voilà, mais l'expérience de la mise en commun des chiffres est quand même extraordinaire, il est rare que des libraires mettent en commun, non pas leurs salaires, mais la masse salariale, mais enfin on savait quand même tout de suite combien gagnait l'autre, puisque si vous avez une masse salariale de 18% du CA, il y a deux libraires qui sont payés au SMIC donc on savait combien gagnait le ou la libraire, mais c'était une confiance, une confiance énorme, et là dessus moi je trouve que c'était extraordinaire, et alors surtout, les éditeurs étaient toujours coincés, parce qu'on leur disait « écoutez, j'ai 36 chez vous, mais Valérie elle a 38 », mais en général c'était plutôt uniforme, mais ils nous disaient « mais comment vous avez su que la librairie Untelle avait tant de remise », et on leur disait « mais écoutez on a nos chiffres... » on s'aperçoit qu'en faisant cela on une force formidable, parce que le directeur commercial et le directeur des ventes ne peuvent pas refuser...
Parce que les éditeurs jouent les libraires les uns contre les autres ...Oh globalement, mais bon, ils ne le faisaient pas trop, parce que les remises étaient globalement les mêmes, mais si l'un dépassait la ligne jaune, on allait le voir et on lui disait...
Vous étiez tous dans le 14 eme ? Non, non, il y avait Jonas, il y avait
Atout Livre Martine Breton, il y avait
Nordest, il y avait
Tropique, l'Herbe Rouge. Nous faisions deux activités, l'une à l'occasion de la fête du Livre, ou la fureur de lire, nous louions un bus, un vieux bus de la Ratp et le bus passait de librairie en librairie et dans chaque librairie il y avait une énigme à découvrir avec un poème qui était déclamé par un artiste.. un comédien et ensuite nous avions fait un voyage avec nos clients sur les pas de Balzac en Touraine... voilà les organisations que nous avions faites, et puis aussi on avait un circuit qui s'était terminé à l'hôtel de Massat, c'était un circuit dans le quartier avec des énigmes policières... Et aussi, à la Cité Universitaire, Internationale, nous avions organisé une rencontre des littératures internationales, chaque libraire Capitale avait pris en charge une littérature, je me souviens qu'Atout Livre avait pris en charge la littérature italienne, donc elle était en liaison avec la maison de l'Italie, elle avait fait une vitrine sur l'Italie avenue Daumesnil, moi j'avais la libanaise parce que personne n'en voulait (rires) et donc on avait amené tous nos clients à la Cité Internationale, et on en avait amené 4000, toutes librairies confondues... Quand même...

Et ça s'appelait Capitale en référence à Marx, ou à Paris ? Non... Paris, ce n'était pas un K...
Oui, mais vous disiez aussi que vous étiez de gauche aussi...Attendez... Moi... Mais ensuite les libraires...
Centre droit... Non, non, ils étaient plutôt à gauche, mais depuis ils ont bien évolué certains (rires)...
C'est l'âge qui crée ces évolutions ?Oui, oui, il y a des gens qui sont Modem aujourd'hui, je ne dirais pas de nom mais enfin (rires)... Mais la politique ne rentrait pas trop dans les discussions, en fait...Mais ce que je veux dire, aussi, c'est que pour suivre mon évolution, c'est vrai qu'au début j'étais militant, tel que je vous l'ai expliqué, et après je suis devenu un militant du livre, c'est peut-être un peu rapide comme raccourci, mais je crois que c'est ça...
Vous avez laissé la religion pour le livre... Pour la religion du livre ! (rires) Non, c'est un autre problème,c'est personnel parce qu'ensuite j'ai décroché de l'adhésion à la foi chrétienne, mais ça c'est un autre problème... Simplement, au départ, moi dans mon projet, je voulais faire une librairie militante, catho mais interculturelle et heureusement que j'ai découvert qu'il y avait autre chose...
Libraire de quartier, ça vous a plu ? Ah j'ai adoré... Adoré ! Parce que moi ce que j'aimais dans ce métier, c'était à la fois trois choses : la découverte de l'assortiment des nouveautés, la rencontre des clients, et puis le lien entre l'économique et le culturel, parce que vous ne pouvez pas vous faire plaisir avec des signatures, des assortiments de qualité si vous ne vendez pas, si vous ne comptez pas, et donc moi j'aimais bien ce challenge du lien entre l'économique et le culture qui n'est pas facile..
Et lorsque vous parliez de « militant du livre » vous pourriez nous dire ce que cela signifie... ? Alors pour que vous compreniez bien, je vais vous dire, lorsque je travaillais à La Procure, nous avions une formation toutes les trois semaines sur notre temps personnel...
Sur votre temps personnel ? Oui, tout à fait, mais ensuite je me suis investi dans la formation pour le syndicat et tout ça ...
C'est un peu dur, non, toute peine mérite salaire, non ? Oui, mais comme nous étions tous des gens qui avions tous milité dans notre passé, je ne sais pas si vous connaissez Gérard Bouvier qui était au centre Richelieu qui était patron de La Procure, mais oui, on était comme ça, on se formait, c'était Michel Ollendorf qui nous faisait des cours, un jour sur la rotation des stocks, l'autre fois sur la littérature japonaise, et donc là, on avait déjà un sens de la formation. En 95, j'ai adhéré au
SLF, j'étais à l
'INFL, et tout de suite j'ai pris des responsabilités, à l'ASFODEL pardon excusez-moi, à ce moment-là, et j'ai rencontré des gens merveilleux comme Pierre Descomps, comme Ozanne encore à l'époque, comme Marie-Christine Wodiczco et je me suis donc investi à l'époque dans la formation des libraires, et en 95, je suis devenu enseignant à Paris X Nanterre-Saint Cloud, et donc le premier militantisme du livre, c'était qu'il fallait que les libraires soient formés, voilà alors qu'en fait, chacun des libraires pensait qu'il était le seul à détenir la vérité sur ça, et ça c'est vraiment une dominante du métier...
C'est une dominante du métier de libraire, ou du métier tout court ? Dans tous les métiers, il y a des gens qui disent « moi je sais le faire ce métier-là, les autres ne savent pas... »
Oh je crois que c'est du métier tout court, commerçant, je ne pense pas que ce soit spécialement libraire, mais en plus ce sont des gens qui ont une certaine culture. Ce sont des métiers que l'on apprend dans l'expérience, notamment dans la pratique, mais en même temps on a besoin de connaître des fonds, on a besoin de connaître des assortiments, donc je me suis investi dans la formation et puis ensuite dans le syndicat, qui était en reconstruction, avant même qu'il ne devienne le SLF. Voilà, c'est comme ça que je suis devenu militant du livre, et la personne qui m'a donné envie de le devenir c'était Pierre Descomps. Il avait une vision de la librairie, du métier, qui à mon avis était extraordinaire, dans son métier, dans sa façon d'appréhender les choses, et puis aussi l'autre personne qui m'avait frappé, c'était Gérard Landrieu, mais lui c'était plus sur l'aspect commercial, mais Pierres Descomps, lui c'était vraiment lui qui m'a donné le virus de travailler pour le livre...
Et pourriez-vous mettre des mots sur cette vision ? Oui. Je crois que le premier mot que je mettrais, c'est créateur d'assortiments, producteur d'assortiments, un jour Olivier l'Hostis, l'ancien secrétaire général du SLF, nous dit : « Mais vous produisez ! » Et nous : « mais qu'est-ce qu'on produit ? Ce sont les éditeurs qui produisent... », « Non, vous produisez de l'assortiment » et il nous a expliqué, et bon depuis c'est devenu commun, et je crois que c'est le premier point, nous produisons un assortiment, et je pense que cette qualité-là, elle restera même dans les flux numériques, et même je pense que plus il y aura de flux numériques, et plus il faudra qu'il y ait un choix d'assortiments, et la deuxième qualité, c'est de produire un assortiment que vous proposez à une clientèle précise, donc c'est d'aimer les gens, ne pas juger de leur choix politique, de les connaître, moi j'ai lu un bouquin de Bernard Lahire qui s'appelle « La Culture des individus », un bouquin un peu difficile à lire parce qu'il y a beaucoup de témoignages, mais je ne sais pas si vous vous souvenez de cette fille qui aimait aller au foot à l'AS Saint Etienne, allez les verts etc., bon très bien, et elle lisait Amélie Nothomb, bon je dis très bien, c'est logique, ça va, et le soir, elle lisait Chateaubriand... et là, je me disais mais t'es trop bête, peut-être que dans ta librairie, il est passé quelqu'un qui était fana du PSG et tu n'as jamais pensé que le soir, elle ou il pouvait lire Chateaubriand... Bon, je n'ai pas trouvé de réponse, mais ce que je veux dire, c'est qu'on ne peut pas préjuger des goûts littéraires des gens, et Bernard Lahire là-dessus est remarquable, à chaque fois, il botte à côté.
Le fait de produire un assortiment, c'est un style... oui... Absolument...
Vous connaissez les gens, et vous aimez faire ce métier... Oui, mais faire un assortiment, c'est compliqué et surtout que la surface est restreinte et que la trésorerie est difficile... non, mais voilà... Et voilà, donc, et aussi, bon c'est mot qui est un peu piégé, passeur, médiateur, oui, absolument, bon vous connaissez le texte de notre camarade auteur, patron de... Pennac sur les passeurs de textes, bon ben je crois que on se retrouve là-dedans, mais simplement, il faut être modeste on passe un texte qui n'est pas le nôtre, nous ne sommes pas l'auteur, et on ne sait pas les effets qu'il va produire chez le récepteurs, nous ne sommes que les passeurs...
Les traits d'unions... oui, voilà, et donc il y a certains libraires, on a l'impression qu'ils sont les instructeurs du peuple ; qu'il vont éduquer les gens à la bonne littérature, pfff...moi c'est un domaine... moi c'est l'humilité... l'humilité permanente... On favorise des émergences, il y a des personnes qui sont décédées qui m'ont offert des livres, et si elles savaient les effets que les livres ont eu sur moi, je ne peux plus leur dire, elle sont mortes, mais donc peut-être certaines autres personnes pensent ça de moi, mais ça je n'en sais rien, voilà on est là, c'est tout, et ça c'est difficile à accepter aussi parce qu'il y a beaucoup de libraires, mais je les aime bien, mais souvent ce sont des vocations de profs, bon, ils n'ont pas voulu être profs mais ce sont des vocations renfrognées, ils auraient voulu être créateurs, éditeurs, mais finalement, voilà, ils ne sont que commerçants, alors catastrophe... Et à tout moment, ils veulent retrouver une aura culturelle de créateur qu'ils ne sont pas... Et moi je crois que libraire ce n'est pas cela, et que ce qu'il fait, c'est déjà très bien, et pour ma part j'y ai pris un très grand plaisir...
Tout à l'heure, vous parliez de comment vous avez investi le syndicat, mais vous pourriez-nous indiquer quelles ont été les grandes conquêtes ? J'ai connu la loi de 81, moi j'étais à La Procure, et j'ai connu la patronne de la Fnac, Simone Mussard. J'avais connu le « prix conseillé » auparavant , nous avions un coefficient pour tous les prix de vente publics et puis en 81, Gérard Landrieu nous rassemble dans la librairie, et il nous dit « écoutez, nous sommes tous au même prix, maintenant, comme la Fnac, qui était rue de Rennes, plus haut. Il nous dit « à partir de maintenant, nous allons continuer de nous comporter comme des libraires de quartier, ça veut dire que, quelqu'un qui vient au rayon religieux, qui s'est trompé, qui demande le rayon littérature enfantine profane, vous le conduisez à l'autre bout du magasin,et ensuite vous lui présentez la libraire spécialiste du rayon ». Et là, ce n'est pas qu'une anecdote, vous voyez ce que cela veut dire, il fallait que la différence nous la fassions sur le service. Le deuxième événement important, ça a été la refondation du SLF.
Et est-ce que je peux dire une chose ? Je ne sais pas si nous pourrons la diffuser, parce que je ne l'ai pas avérée, et il faudrait que vous la recoupiez, mais voilà je crois que le SLF a été créé comme un syndicat qui accueillait des grands libraires, je ne les nomme, vous les connaissez, et donc j'ai cru comprendre mais je ne l'ai jamais vérifié, j'ai cru comprendre que Pierre Descomps, s'y est opposé fermement en disant s'il y a reformation du syndicat, il faut que ce soit avec les petits et les moyens ...
C'est un leit-motiv... Vous êtes d'accord, d'autant plus que les libraires petits et moyens n'avaient pas le temps non plus d'être présents dans les instances que vous connaissez, mais je crois que là, vraiment Pierre a fait un travail extraordinaire, parce qu'imaginez que l'inverse se soit passé, eh bien, on n'en serait pas là, quoi, donc voilà, moi j'ai donc été dans l'ombre de cette refondation mais comme j'étais parisien j'ai souvent représenté Jean-Marie avec sa signature dans les instances professionnelles, les conventions collectives, et donc j'ai été très content de faire ce travail...
C'est votre militantisme qui continue... Alors voilà !!! C'est exactement ça... Mais exactement, mais hier, j'ai distribué des tracts pour un parti que vous connaissez dans le 18 ème arrondissement et je dis à un copain, Didier Guillot, 42 ans conseiller de Paris, je lui dis : « dis donc tu as le militantisme dans la peau, il me dit oui : à 16 ans, j'étais à la jeunesse ouvrière chrétienne, je dis moi, c'était la jeunesse étudiante chrétienne... Il me dit, ça dure et il me dit mais toi aussi... ».
Je vous remercie de cette question, parce que je crois qu'on fait le lien, on fait oui, mais comment dire, on est né dedans, quoi je ne sais pas, mais aussi, attendez ce militantisme, ce n'est pas non plus être bien gentil quelque part, avec les camarades, mais moi j'ai appris à parler en public dans le militantisme, à 14 ans, on nous faisait des cours de présence en réunion, sous l'égide de Carl Rogers, enfin imaginez ce que cela représente pour un gosse de 14 ans, moi toute ma formation à la prise de parole, d'analyse et de réflexion, de synthèse, c'est là qu'on l'a appris et bien évidemment ça vous sert professionnellement, pour écrire des textes, pour animer des signatures avec un auteur, enfin ça c'est des choses inouïes, et je ne sais pas si vous avez eu cette chance, vous êtes plus jeunes que moi, mais ça c'est merveilleux, merveilleux...
Cela vous vient de vos parents ? Non pas du tout... Mes parents étaient MRP...
Votre foi ? Je ne sais pas... Une foi politique, non plutôt le plaisir de faire les choses avec les autres, comment vous dire, les copains quoi, quand vous faites un journal du lycée, que vous êtes en 4 eme en pleine nuit, à 2 heures du matin, un journal contestataire, et que le lendemain on le distribue aux portes du lycée et qu'on se fait engueuler par les profs, parce qu'on a critiqué, il y a un côté jeu qui se fait mais il y a aussi autre chose, il y a un côté construction de la personne qui se fait, parce que la foi était bien présente mais les gens qui nous formaient nous formaient à avoir une structure humaine derrière, hein, moi je sais pour avoir fait des cours d'économie, qu'est-ce que le marxisme ? On a fait ça quand on avait 16 ans, pourquoi ? Parce qu'on était militants chrétiens dans un lycée et qu'on devait discuter avec des gens qui ne l'étaient pas spécialement, moi j'avais un prof de philo marxiste, il était le patron de la cellule marxiste de la Marne et il était passionné par nos débats parce qu'on l'engueulait on s'engueulait, on se critiquait... Comment vous dire, voilà c'était une période, si vous voulez où tous les gens qui étaient avec moi sont passés au PSU ou au PS voilà, catho, bretonne, c'était l'ambiance de l'époque...