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6. Chambre 62

Publié le 15/06/2010 par La Rédaction
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NOTES DE VOYAGES AVEC LIVRE - 6. Chambre 62







L'étrange aventure, dans une ville dont je ne savais et ne sais toujours pas écrire correctement le nom, où placer correctement les accents circonflexes, un ou deux s et des voyelles muettes, - aussi je ne me risque pas à la citer, que d'avoir dormi dans la chambre 62 d'un hôtel qui ne comptait ni six étages ni même une soixantaine de chambres. Je venais dans cette ville au nom si difficile à écrire parler d'un Atelier 62 et la chambre 62 m'était attribuée, non par l'effet d'un hasard, objectif ou non, hypothèse que j'avais d'emblée éliminée, mais par celui d'une gentille attention des invitants à mon égard. Dans cet hôtel on numérotait les chambres à la demande des clients, pour leur faire plaisir et leur faciliter la mémorisation d'une adresse éphémère combinant leurs chiffres fétiches. Me revenait donc logiquement d'occuper la chambre 62. L'hôtel s'appelait « Au bon accueil ».



Bien sûr, ici non plus vous ne dormiez jamais dans une chambre 13 de sinistre réputation, précaution déclinant toute responsabilité de l'établissement et risques de poursuites éventuelles en cas de location suicidaire - , mais on pratiquait en plus une prévenance positive. L'hôtelier piochant dans sa cassette garnie de plusieurs jeux de chiffres auto-adhésifs selon le procédé du post-it, ne laissant pas de traces lorsqu'on les décollait, composait la numérotation à la demande des clients. Typographie sobre, des chiffres arabes sans fioritures, bien lisibles sur le placage acajou des portes. Une pince dymo, outil d'un autre âge encore en usage dans cette ville à l'écart des grands axes, générait l'étiquette assortie qui serait glissée au porte-clef dans une alvéole prévue à cet usage.

L'hôtelier, un ancien croupier de casino reconverti après la généralisation des machines à sous, mettait un point d'honneur à satisfaire toutes les requêtes tenant en quatre chiffres maximum et en tirait argument publicitaire : Ici on choisit sa chambre. Il disposait aussi d'un ou deux alphabets de secours pour satisfaire quelques exigences un tantinet perverses de combinaisons alphanumériques : l'usage intensifié des mots de passe en avait farci la tête de certains clients, les mêmes qui s'inquiétaient  tellement de savoir si la maison proposait bien la wifi dans les chambres.

A la suite d'un long conflit avec le personnel, le respect des lettres majuscules dans les formules alphanumériques (pour lesquelles une tolérance vous accordait jusqu'à 8 caractères) avait toutefois été rapidement abandonné. On ne connaissait plus que le bas de casse. Le service des femmes de chambre se trouvait suffisamment compliqué par la numérotation fluctuante. Le repérage des chambres, à juste rafraîchir ou à faire de fond en comble après départ des occupants, n'allait pas de soi dans une ville dont on avait vite fait le tour ; la soirée-étape type VRP remplissait quotidiennement les deux-tiers des disponibilités. Rotation rapide.

Quand on lui avait dit 62, l'hôtelier en avait tout de suite déduit, à tort, qu'il accueillerait une native du Pas-de-Calais. Les départements de résidence habituelle comme les jours anniversaires de naissance constituant le registre le plus usité d'une clientèle deux étoiles NN sans imagination excessive. Que mon père ait embauché à l'atelier 61 de la Régie Renault, « Fonderie fonte », en lieu et place du 62 « Forges et traitements », et l'ex-croupier déprimé par les bandits manchots touchait le jack-pot : il aurait hébergé chambre 61 l'auteure du livre Atelier 61, effectivement  native de l'Orne, plaques minéralogiques 61.

Bien rares les clients à s'aventurer hors des sentiers numériques battus. Il n'y avait même jamais eu qu'un mathématicien audacieux pour outrepasser le registre des entiers naturels et réclamer la chambre 3,14 qui s'était transformée, après tractations serrées et remise de 15% sur le prix de la nuitée, en 314 . La direction ne disposait pas de virgules (non plus que d'exposants, ce qui excluait les carrés et les cubes) qui, en raison d'une surface adhésive trop réduite auraient eu du mal à tenir sur les portes. Le mathématicien avait trouvé qu'en s'autocensurant à deux chiffres après la virgule il ne demandait pourtant pas la lune et s'était bien promis de ne jamais remettre les pieds dans cette ville moins hospitalière qu'elle le prétendait.

Quand mes invitants lui avaient demandé une chambre 62 pour moi, numéro beaucoup moins souvent réclamé que le 69 dont la réservation, même par téléphone, s'accompagnait toujours d'un clin d'oeil gras à l'hôtelier avait eu une bonne surprise. Consultant son planning, il avait eu la satisfaction de constater qu'il économiserait ce jour là les 3 centimètres de ruban Dymo nécessaires à étiqueter la clé. Une chambre 62, il en composerait déjà une la veille de mon arrivée ; occupée une seule nuit celle-ci me serait donc immédiatement réaffectée - conjoncture favorable rare.



Le client qui me précéderait n'arriverait pas du Pas-du-Calais, ou alors à la suite d'un détour, l'hôtelier l'avait tout de suite compris à son accent. D'un naturel curieux, il s'était enquis de l'origine de cet accent qu'il peinait à identifier : l'homme était argentin. Poussant un peu ses investigations - il en passait rarement chez lui des Argentins - le patron avait appris qu'il s'agissait d'un écrivain. Drôle d'écrivain qui déclarait avoir une maquette à monter. L'hôtelier avait trouvé la réservation bizarre et noté entre parenthèses à la suite du nom du client, 62 maquette à monter, pour se souvenir de l'avoir discrètement à l'oeil, lui et surtout son bricolage. Que l'Argentin ne vienne pas lui faire de saletés dans la chambre ; il y veillerait d'autant plus que la petite dame du lendemain n'aimerait sûrement pas retrouver des copeaux ou de la sciure dans les coins.



© Martine Sonnet