Publié le 05/02/2010 par Jean-Noël Orengo Mots-clés : Indosiam | Azemar | Asie |
Entretien avec Yves Azemar, globe trotter en Asie et en Océanie depuis 40 ans et libraire de livres rares et précieux sur l'Asie à Hong Kong. Sa librairie, Indosiam, ouverte depuis 2002, est aujourd'hui un lieu de rendez-vous pour la diaspora européenne mais aussi pour de nombreux chinois passionnés de livres anciens en français sur l'Asie...
Yves Azemar, à l'origine, vous êtes un enfant d'outre-mer je crois...
En effet, je suis né pied-noir, sous le soleil d'Afrique du Nord, plus précisément au Maroc et cette quête du soleil sera un élément déterminant de mon parcours ultérieur.
Quelle fut ensuite votre vie en France ? Comment perceviez-vous la métropole ?
Disons que ce fut la fin d'une enfance libre et campagnarde... dès l'âge de 10 ans, lorsque mes parents reviennent en France, rapatriés volontaires, je suis confronté à un sentiment d'étrangeté dans ce pays dont je parle la langue. L'exil dans le Midi de la France, au bord de la Méditerranée n'est pas trop douloureux, mais les souvenirs d'enfance sont ailleurs, dans un ailleurs que je n'aurai de cesse de rechercher dans les voyages futurs. La métropole, c'est un pays étranger et j'aurai toujours à cœur de rappeler mes racines marocaines, ce qui constitue pour moi une forme d'originalité. Pour le reste, c'est-à-dire ma vie au collège, au lycée, disons que je fus un élève sérieux, studieux, respectueux de ses professeurs et du système scolaire, mais déjà avide de départs et de voyages...
Quels sont vos premiers souvenirs de librairies et de bibliothèques ? Quelles places tenaient les livres dans votre famille ?
Il y a toujours eu beaucoup de livres à la maison, ma mère est une grande lectrice ... Au Maroc déjà, dans la solitude du bled, elle s'enivrait de livres et de lectures. J'ai puisé parfois dans sa bibliothèque au hasard, faisant parfois des découvertes qui ont pu aiguiser ma sensualité naissante. Les premiers livres auxquels je me suis attaché ont été mes livres de prix, gros cartonnages rouges à forte valeur sentimentale. Livres qui étaient liés à l'école, à la réussite scolaire... Vous partez donc très vite de France... Oui, départ de France dès 21 ans, pour un ailleurs inconnu. On me nomme professeur à l'Ile de la Réunion, j'ai dû prendre un atlas pour localiser l'Ile dans l'Océan Indien. Je suis parti à l'aventure, avec quelques livres scolaires, mais sans la bibliothèque universitaire que je m'étais constituée pendant les études de Lettres à Montpellier. Dur d'abandonner ses livres...
Vos années soixante à vous ?
Les années 60 étaient propices à l'évasion, vers le grand nord scandinave d'abord, puis vers l'Orient tentateur, Grèce, Turquie, Syrie, Liban. En fait, j'étais un routard, ni plus ni moins. Le voyage en abîme, dans la vie et dans les livres Au milieu des voyages, le goût de la littérature est toujours là...
Oui, voyage et littérature se nourrissent mutuellement dans ma vie. Littérature, je dirai aussi livres au sens large : études, mémoires, carnets... La bibliothèque personnelle s'est reconstituée au fil du temps et des années passées outremer, dans les établissements scolaires de la Réunion et de Polynésie Française. Bien sûr, beaucoup de livres de voyages sont venus accompagner les ouvrages de littérature, de critique littéraire et de pédagogie.
Vos choix professionnels sont donc liés à cette vie nomade que vous avez choisie...
Le métier d'enseignant a ceci de bien qu'il offre du temps pour la lecture et le voyage, tout simplement...
Quelles étaient les librairies dans ces pays, comment se présentaient-elles ? La Réunion d'abord puis Tahiti...
Les librairies françaises dans ces territoires lointains étaient une denrée fort rare et le choix des livres était plus que limité. Il fallait donc attendre les retours en France pour s'immerger pendant des journées entières dans les FNAC parisiennes et y dépenser des budgets colossaux en livres neufs. A l'époque, il s'agissait de véritables ressources spirituelles pour les longs mois à passer dans les Iles.
Il y a une histoire d'amour, un droit fil dans tous ces voyages entre l'Océan Indien, l'Océan Pacifique et l'Asie, c'est la Thaïlande...
Les Iles, aussi exotiques qu'elles soient ne sont jamais un refuge, un lieu d'exil, mais une simple plate-forme, un véritable porte-avions pour s'envoler vers des destinations nouvelles. Dès le début des années 70, la destination exotique par excellence, c'est la Thaïlande, l'ancien Royaume de Siam. Dès le 1er voyage, c'est le coup de foudre et le début d'une histoire d'amour pour le pays, son histoire, son peuple, son hospitalité. L'idylle se poursuit des lustres plus tard. On revient difficilement de Thaïlande mais vous le savez très bien... A Bangkok, il y a un homme qui vous a marqué ... Quelle est son histoire ?
Oui...Donc c'est en Thaïlande que mon destin de professeur me conduit dans les années 80 et c'est dans ce pays que nait ma passion pour les livres anciens. A cette époque, il existe à Bangkok une extraordinaire librairie ancienne « Chalermnit », tenue par un ancien diplomate collectionneur francophone et passionné d'histoire des relations franco-siamoises. La plupart des livres qu'il propose dans sa librairie ont trait au Siam et à l'Indochine... C'est dans les rayons de cette librairie que germera l'idée de collectionner mes premiers livres anciens sur le Siam et les pays limitrophes de l'Indochine. Des années plus tard, j'ai rencontré son fils, un architecte, et je lui ai fait part de mon admiration pour son père qui été en quelque sorte mon mentor secret dans l'amour des livres en français sur le Siam et l'Asie !
Et après Bangkok ?
Un bref passage à Djakarta. Puis Hong Kong où je réside encore aujourd'hui. En 1992, j'ai alors l'opportunité d'avoir un poste très bien rémunéré au Lycée français de cette ville...L'occasion à la fois de me fixer un peu tout en ayant les moyens de rayonner autour de cet axe, Hong Kong, une ville encore en transit entre deux « Empires », l'anglais et le chinois.
Vous commencez à devenir collectionneur ...Parlez-nous de cette collection, de ses débuts, de son évolution ?
Après Bangkok, j'ai ce virus de collectionner. Mais à Hong Kong, il n'y pas alors de librairie ancienne... Il faut donc patienter et économiser jusqu'aux retours en France pour y faire la tournée des petits et des grands libraires, des virées dans les foires aux livres et des passages réguliers dans les Villages du Livre.
C'est un peu un tour de France des libraires ?
Oui en quelque sorte avec les Villages du livres justement, de Montaulieu à Bécherel, en passant par Montmorillon et La Charité, aux 4 coins de France. Toile d'araignée tissée patiemment pour se faire un réseau de copains bouquinistes et libraires.
Vous avez été un témoin privilégié de l'évolution de la librairie depuis 20 ans, la disparation des fonds, des librairies familiales et l'essor d'internet...
Parlons-en du web...Avec l'essor d'internet, ces pèlerinages en France, vers les librairies anciennes, sont devenus un chemin de croix... Librairies fermées transformées en agences immobilières et salons de coiffure...Libraires trop tôt partis en retraite, décès prématurés, fonds dilapidés et dispersés...Villages du livre aux fortunes diverses...Bref, beaucoup de déceptions et de frustrations. Et des milliers de kilomètres parcourus chaque année pour des chasses au trésor de moins en moins fructueuses. Les Quais parisiens connaissent aussi un triste déclin. Finis les temps héroïques des années 89 et 90 où l'on découvrait encore des trésors dans les boîtes des bouquinistes. Ce temps est bien révolu...Mais il y a toujours les grands libraires parisiens, je pense à Dhennequin, Oriens, Chamonal et aujourd'hui L'Opiomane, qui d'ailleurs, travaille via Internet...
A ce moment, il y a ce rêve ancien qui se concrétise de fonder une librairie et de passer de collectionneur à libraire...
Oui, depuis ma découverte du Siam et de la librairie Chalemnit, j'avais ce rêve en point de mire...Et je voulais qu'elle soit à Bangkok. Entre temps, des milliers de livres s'accumulent dans mon petit appartement de Hong Kong. Il n'y a pas de librairie de ce genre à l'époque. L'idée germe peu à peu de créer ma librairie ici...Je me souviens avoir chaque jour ouvert les journaux locaux en espérant que personne n'ait eu cette idée avant moi ! Mais mon vieux rêve de transformer un fonds de collection privée en fonds de librairie ancienne s'est réalisé finalement. Pas si facile au début !
Ce sera Indosiam...
Oui, j'ai appelé ma librairie Indosiam, par fidélité au Royaume de Siam et par fascination pour l'Indochine. Certes, le nom de la librairie n'a plus rien à voir avec la Chine mais il traduit la nostalgie du Siam et cette vénération pour le vieux diplomate siamois devenu libraire dans sa seconde vie.
Au début, vous êtes donc à la fois prof et libraire ...
L'ouverture de la librairie à Hong Kong était prévue après le « retrait » de l'Education Nationale, pour ne pas prononcer le mot de retraite. Mais l'appel est pressant et le temps file et je ne résiste pas au bonheur d'ouvrir ma librairie tout en exerçant mon métier d'enseignant. L'administration ne trouve rien à redire et me laisse porter ma casquette de libraire pendant les fins de semaine. Après tout, ce n'est ni un tripot, ni une épicerie, c'est un lieu culturel dévoué à la Chine et à l'Asie.
Parlez-nous d'Indosiam...elle a connu deux lieux...
L'inauguration de la 1ère librairie a eu lieu, sans tambour ni trompette, un 14 juillet, comme pour marquer mon appartenance à la patrie française. Pourtant les Français s'y feront rares en ce lieu de culture, qui attirera plus d'Européens francophones que de compatriotes. Au bout de 2 ans, il faudra déjà déguerpir du premier site car la spéculation immobilière fait rage et les loyers peuvent doubler ou tripler à la fin d'un bail de 2 ans... Acquérir un local est encore la meilleure solution. Pas au niveau de la rue, mais en étage, comme la plupart des boutiques et des magasins à Hong Kong. Encore faut-il une certaine stabilité géographique pour que les clients se retrouvent dans le labyrinthe des boutiques en étage. Et me voilà installé depuis 5 ans dans ce quartier d'Hollywood Road à Hong Kong, bien connu pour ses magasins d'antiquités, ses galeries d'art moderne.
Là où vous êtes aujourd'hui, décrivez-nous un peu le quartier et la librairie...
La librairie est donc située au premier étage d'un vieil immeuble chinois, dans le quartier des antiquaires. C'est plus une annexe de ma propre bibliothèque qu'un lieu de commerce à proprement parler. Les étagères de bois chinois sont identiques à celles de la maison, le meuble de bureau en teck de Birmanie est le jumeau du bureau de ma chambre. La boutique est plus un prolongement du cocon personnel qu'un lieu de travail. On s'y voit offrir le thé à l'heure du goûter et c'est un lieu d'échanges et de conversation, parfois tout de même un lieu de transactions...D'ailleurs autrefois, Hollywood Road était dédiée à la prostitution !
Revenons au début d'Indosiam...vous ouvrez et comment se passe les premiers mois ?
Les premiers mois ont été plutôt difficiles...déficit de visibilité, impossibilité de faire de la publicité, nouveauté de ce commerce (la 1ère librairie ancienne à Hong Kong), stock de livres en langue française dans un environnement anglophone..Les visiteurs se font rares et les clients sont encore moins nombreux...Mais je ne désespère pas et m'enthousiasme d'accueillir dans cet espace de livres des gens passionnés et passionnants, amoureux de l'Asie, autant que je le suis...Dans une ville matérialiste, où l'argent et le béton sont rois, où les Rolls et les Ferraris sont monnaie courante, ouvrir une boutique de livres anciens...en langue française était plutôt un défi salutaire... et risqué
Décrivez-nous le fonds en détail ...est-ce un double de votre collection ?
Le fonds asiatique rassemble maintenant quelques milliers de livres, sans doute 7 à 8000, amassés amoureusement un par un et collectionnés au fil de ces 15 dernières années. Difficile d'imaginer qu'on puisse acquérir et accumuler tant de livres dans l'espace de quelques lustres...Et lorsque le virus vous tient, il ne vous lâche sans doute jamais...Déterminer la frontière entre les livres de sa collection personnelle et le fonds de la librairie est un exercice délicat et parfois douloureux ! Comment se séparer des livres que l'on a aimés ou que l'on aime toujours ? Sans doute en choisissant de ne vendre certaines pièces qu'à des amateurs éclairés, des collectionneurs méritants et estimés. C'est établir une sélection peu élégante parmi ses clients, mais réconfortante pour le cœur !
Parlez-nous de votre clientèle...
Les clients sont en majorité des expatriés vivant à Hong Kong et entretenant avec l'Asie des liens privilégiés, liens culturels, liens conjugaux, liens affectifs. Peu de Français, hélas, ils ne sont que de passage à Hong Kong pour y gagner de l'argent, mais des Européens de tous pays, de la Suède à l'Espagne. Enfin, des passionnés de la Chine ou de l'Indochine qui vivent en Asie, de Pékin à Jakarta, en passant par Bangkok et Séoul depuis fort longtemps. Quelques collectionneurs chinois éclairés, surtout férus de livres d'art ancien ! Il y a donc des européens mais aussi des chinois passionnés par les livres européens sur l'Asie... A ce propos, le livre ancien est-il une notion occidentale ou bien la culture chinoise est-elle très portée sur la collection ?
Il faut différencier les Chinois de Chine, grands collectionneurs de rouleaux et de livres anciens en langue chinoise et les Chinois d'Hong Kong. Le livre en Chine était autrefois l'apanage des mandarins lettrés et aujourd'hui des collectionneurs-investisseurs. Le marché du livre ancien en Chine est florissant avec des maisons d'enchères très spécialisées. Les Chinois locaux, pour de multiples raisons, ce sont souvent des émigrés de Chine sans attaches culturelles fortes, des nouveaux riches pas vraiment portés sur la culture livresque et qui n'ont pas constitué de collections de livres. Ils s'intéressent davantage aux éléments visuels, photos, estampes, tableaux, cartes postales, tickets de tram ou de ferry...
Votre librairie est donc un lieu de rencontres pour des expatriés, au-delà même de l'aspect marchand...
Oui, la librairie est un lieu de rencontres unique en son genre à Hong Kong, où les férus d'Asie, les fous du Cambodge ou les inconditionnels de la Birmanie, les collectionneurs sur l'opium ou l'architecture Cham se croisent parfois et se lancent dans des conversations de spécialistes à bâtons rompus...
Il y a une actualité du livre en Asie à travers des salons par exemple... ?
Les derniers salons du Livre Ancien à Hong kong voient apparaître une nouvelle génération de collectionneurs chinois, fiers de leur patrimoine ou curieux des écrits anciens sur leur mère-patrie. Le patriotisme et le nationalisme chinois se développent aussi à Hong Kong, ancienne colonie britannique. D'où un regain d'intérêt pour les choses du passé. Les livres sont aussi une forme d'héritage...
Ce « commerce du livre ancien se développe à Hong Kong depuis quelques années. Ma librairie était unique en 2003. Nous sommes maintenant 3 libraires anciens, dont 2 en langue anglaise, signe que le marché évolue dans le bons sens. Bienvenue aux libraires qui souhaiteraient s'installer sur Hollywood Road, traditionnellement un quartier d'imprimeurs, d'éditeurs et comme je l'ai dit, de prostituées, jusque dans les années 60 !
Le Salon International du livre ancien qui tiendra sa 4e édition en décembre 2010 a donné un sacré coup de fouet à ce marché. Nombreux sont les libraires de Chine, mais aussi de Taïwan, du Japon et d'autres pays d'Asie qui font le déplacement pour découvrir des livres venus essentiellement d'Europe, d'Amérique et d'Australie. Un sacré courant d'échanges culturels et commerciaux entre l'Occident et l'Asie, finalement assez peu connu...
Imaginons un apprenti libraire en train de vous lire, qu'auriez-vous à lui dire ?
Si je devais transmettre le flambeau de la librairie ancienne à un jeune amateur de livres, je lui dirai de se passionner d'abord pour un pays, une région, un continent ou pour un auteur ou pour un thème, gastronomie ou médecine et de commencer tout doucement à constituer une collection autour d'un noyau dur. Les champs de recherches vont ensuite s'élargir, la curiosité va se développer et la collection s'enrichir. Le virus devient alors incontrôlable et inguérissable, mais c'est le virus d'un bonheur indicible que seuls les vrais collectionneurs, qu'ils soient libraires ou non, peuvent comprendre ou partager.. Beaucoup de jeunes gens en France et en Europe, éprouvent de plus en plus l'envie d'ailleurs, l'expatriation précaire se multiplie...
Vous, un ancien routard, comment voyez-vous ces transformations et quel est votre regard sur l'expatriation après tant d'années?
L'expatriation, quand on vit depuis longtemps dans un pays que l'on aime, n'est certainement pas vécue comme un exil ou une parenthèse de vie, mais comme un véritable enracinement sur une nouvelle terre, dans une nouvelle culture. Les livres permettent de lancer des passerelles entre des cultures différentes. Pour ma part, je me sens plus en harmonie avec une plantation de thé du Fujian, un temple khmer du Cambodge ou une fête villageoise du Siam et mon rêve ultime serait de savoir mes cendres dispersées dans les chutes de Khône du Mékong, à l'endroit même où les grands explorateurs Français, de Garnier à Delaporte, en passant par Pavie et Mouhot se sont émerveillés... Pour finir, peut-on dire que vous avez le « mal jaune » ?
Etre libraire ancien Français en Asie, c'est avoir succombé à un certain nombre de virus, celui de la passion pour les livres anciens mais aussi celui que vous appelez « le Mal Jaune ». La littérature coloniale indochinoise s'en est fait l'écho pendant un siècle. C'est un mal auquel on succombe avec délices, parfois avec souffrance...Les livres de voyage, de fiction, de témoignages en sont le reflet et l'écho qui vous renvoient l'image de votre propre folie...