À maintenant 60 ans je n'ai toujours pas de Rolex. D'ailleurs je n'ai
pas de montre. Et je roule en Twingo. En somme je présente toutes les
apparences d'un type qui a raté sa vie. Et pour ajouter au tableau je
suis libraire. Un métier périmé ! Hors du temps. Enfin, pas tout à
fait. Pas encore. Pas comme disquaire.
Les petits marquis du
disque ont cherché à nous persuader que c'est le piratage, le
téléchargement illégal qui a tué « l'industrie du disque ». Sornettes.
Quelques
remarques liminaires : aujourd'hui il y a encore des compositeurs de
musique, aujourd'hui il y a encore des mélomanes. Comme avant la crise
du disque. Ce qui a changé c'est que les marchands qui organisaient la
rencontre entre le compositeur et le mélomane ne sont plus les mêmes.
Seconde remarque liminaire : la copie est inscrite depuis l'origine
dans les gênes de l'industrie du disque. Sony éditeur de disques était
aussi fabricant de cassettes vierges. Et de matériels pour les lire. La
numérisation a rendu la copie plus facile.
Et maintenant comment elle est morte la poule aux œufs d'or ?
En
1968 commencent d'essaimer les hypermarchés. L'ouverture de la fnac
Montparnasse en 1974 inaugure la politique d'expansion de cette
enseigne de distribution vouée notamment à la vente de disques et de
livres. La « grande distribution » est née, permettant la vente de
masse.
Au moment où les éditeurs de livres vont faire le pari
que leur métier sera mieux sauvegardé s'il s'appuie sur un réseau dense
et diversifié de librairies et autres points de vente du livre, au
moment donc où ils font naître la loi Lang d'une part, et où ils
conçoivent, d'autre part, des conditions commerciales « au point de
vente » interdisant tout avantage discriminatoire au profit de la «
grande distribution » spécialisée ou non, les maisons de disque, alors
les Barclay, Polygram, Emi...vont faire le pari opposé qu'en éliminant un
réseau de disquaires suranné (pas plus que ne l'était le réseau le
libraires) et en consentant aux hypers et à la fnac des conditions très
préférentielles de vente qui leur permettaient d'éradiquer les
disquaires, et donc de rationaliser la distribution du disque, leurs
profits seraient maximisés.
Pari gagnant.
La distribution s'est
rationalisée, les disquaires ont disparu, la logistique s'en est trouvé
améliorée. Dans le même temps si le prix des livres restait sage celui
des disques n'arrêtait pas de grimper. Les résultats nets des CBS,
Sony, Emi, Universal...sont devenus faramineux. 25% de résultat net
c'était la norme quand les disquaires crevaient.
Temps 1 : la crise
du disque a démarré le jour où les maisons de disques ont décidé
d'éliminer les disquaires pour ne plus vendre les disques que dans la «
distribution moderne »
Temps 2 : elle s'est poursuivie avec la
politique de prix erratique, aberrante, imbécile menée par les maisons
de disques.Tel jour un disque valait 25 euros. Six mois après et pour
une période de temps limitée le même disque était proposé par les
fournisseurs à 6,99. Et au bout de quinze jours il revenait à 25. Les
consommateurs ne sont pas des gogos. Ils n'aiment pas qu'on les prenne
pour des cons. La défiance s'est installée, le marché a commencé à
donner des signes de faiblesse.
Temps 3 : les prix imbéciles ont
provoqué une vague de copie, c'est dans les gênes du disque, que la
numérisation a rendu possible à grande échelle. On l'a appelée
piratage. L'absence de vision de maisons de disques tout occupées à
sauvegarder leurs seuls résultats nets les a conduites à n'imaginer
pour seule réponse que la grotesque politique des DRM. Pas d'offre
commerciale sérieuse à des prix acceptables par les amateurs de
musique, pas de relais dans des magasins qui n'existaient plus puisque
les disquaires étaient morts et que les rayons des hypers se
réduisaient comme peau de chagrin, à mesure que la rentabilité
diminuait. Pas de relais internet des magasins subsistant, à qui les
fournisseurs mettaient des bâtons dans les roues, quand ils ne leur
faisaient pas des procès.
Les erreurs sont toujours initiales.
Le moment important c'est celui où les maisons de disques ont pris la
décision de favoriser la grande distribution au détriment des
disquaires. C'est avec cette décision que commence la crise du disque. Temps
1bis ? : aujourd'hui le marché de la vente des livres sur Internet, qui
se résume à de la VPC de livres-papier et à l'expédition de colis
postaux paquets/ficelle ne s'élève encore qu'à 7% du marché total du
livre. Mais il est détenu à plus de 80% par Amazon et fnac.com.
Cette
concentration des ventes entre Amazon et fnac, comme autrefois dans le
disque entre hypermarchés et fnac, est dangereuse. Elle ne se serait
pas opérée si les éditeurs n'avaient laissé le Cercle de la librairie
garder bien cadenassé, comme Harpagon ses louis d'or dans sa cassette,
ce bien précieux qu'est la base bibliographique Electre.
Les
éditeurs ont interdit qu'Electre, que leur budget publicitaire finance,
soit la base de référence gratuite des Français. L'une des deux
principales raisons de l'absence des libraires sur l'internet réside
dans cette, mauvaise, décision. La base bibliographique de référence
est aujourd'hui celle d'Amazon. Et les positions d'Amazon dans les
paquets/ficelle sont aussi des positions prises pour la vente de
fichiers numériques. Alors, certes, la vente de fichiers numériques,
pour encore, ne pèse rien. Et la ménagère de plus de 50 ans n'est pas à
la veille d'abandonner le livre papier.
Mais le monde bouge vite. Il
n'a fallu qu'un quart de siècle pour que l'industrie du disque
s'effondre. Il serait probablement judicieux désormais pour les
éditeurs d'alimenter les libraires qui souhaitent être présents sur
Internet en données permettant un affichage satisfaisant de leurs
livres. Il est dépassé le temps où les directions générales pouvaient
considérer comme « stratégique » de conserver dans un coffre-fort la
première et la quatrième de couverture des livres édités.
Charles Kermarec - Post paru le 23 mars sur le blog