Publié le 15/12/2009 par La Rédaction Mots-clés : |
Un polar vénitien, un roman français, un Claude Simon tout mince, un livre d'art (ou d'architecture, ou de design, ou sans doute tout cela mêlé), Cambouis d'Antoine Emaz, un fascicule sur les paquebots de Saint-Nazaire, deux textes d'auteures amies reçus en pdf.
Une chaise longue, un palmier, un laurier rose, quarante degrés en journée, la route proche, des travaux en face mais discrets, des figues, des pêches, un maillot de bain, une serviette, des guêpes qu'on dit vindicatives, un couple de tourterelles qui inspecte la terrasse le matin. Le ciel envahi par les fleurs. Un Canadaire face à la plage.
Foule de tongs sur le port, spartiates, tropéziennes, borsalinos de papier qui cherchent la bonne affaire, des blancs des bancs des blancs et un kiosque à journaux déployé sur trois axes. Des fromages et savons, des manteaux hors de prix dont personne ne voudra.
Deux librairies, dont l'une met en valeur un guide qui vous apprend à écrire une nouvelle - faudra essayer ça, me dis-je, nulle en nouvelles que je suis.
Fantômas sur la deux. Pas d'Internet. La rentrée littéraire mi-août. Vacuité vous dites ?
Un vendeur de faux sacs de luxe liquidé devant les touristes après une séance de torture, affaire qui dévoile un trafic de diamants et d'armes entre Venise et l'Angola.
Un adolescent humilié, frappé, anorexique, dont la haine monte en puissance, incendie tout.
Quelques femmes en bord de mer, certaines putes ; leurs traces sur la plage et celles de marins, dockers, d'un oiseau délicat ; ce qu'on prend pour un monstre et qu'on ne comprend pas même en troisième lecture (homme ? animal ? machine ?).
Chatons noyés poulet saigné j'en passe.
et Cambouis, dont il faudrait copier presque toutes les pages.
Sur la chaise longue roulent parfois des voitures, s'assoient les voisins du dessus lorsqu'ils discutent immobilier, s'attardent les ouvriers du chantier qui décapent une villa grise. Rires, pépiements, bruits de fourchettes, avis divers des passants au portable. Sur le port aux terrasses je reste fascinée par cette légèreté à laquelle mon quartier de Paris n'a lui jamais accès, déterminé qu'il est par le passage en trombe des pompiers et de la police : femmes qui ont eu le temps de se faire belles (des pieds à la tête pas un centimètre ne manque), jugements acérés sur autrui à l'apéro des vieux (ailleurs et hors élections, ont-ils encore le moindre poids ?) ; questions sur le vent, la température, la boulange, l'argent.
Dans les journaux, la grippe A, les accidents. Est-ce qu'on va mourir cet hiver ? Réponse : sable et galets, croquants, fougasse, va-et-vient des parfums de glace.
Sur la chaise longue Cambouis et Cambouis aussi sur le lit. Tout y est, dans ces notes d'écriture, précisions sur ce qu'on ne saisit pas au moment du poème, continue d'échapper ensuite. Questions essentielles, formes et forces, que tombent deux tours ou la pluie fine.
Antoine Emaz a : véranda, jardin, glycine, ciel bleu qu'il offre. Et aussi une cuisine, située à Wimereux. L'irruption dans la page de ces mots accolés, cuisine, Wimereux, est au-delà d'une grande surprise : un coup de poignard.
(mais pas dans le dos ni dans la chair) (déchirement plutôt)
C'est un coup qu'il ne me porte pas. Seulement, soudain, la cuisine de Wimereux existe ailleurs que dans mon livre, le dernier manuscrit en date. Une cuisine jamais vue, dont Franck [1] m'avait parlé un soir et dans laquelle je l'ai placé, vingt ans plus tard, pour dire le jour de ses seize ans. Pour mieux m'en souvenir j'ouvre mon document (le livre est un .doc), effectue une recherche en tapant les deux mots : rien. J'en tape un seul, trouve l'explication : ce n'est pas la bonne ville. Une fois de plus, j'ai confondu avec Gravelines, l'autre lieu de son enfance. Le récit est plein de ces méprises, sur lesquelles parfois il se fonde, qui finissent par le structurer. Franck a bien parlé d'une cuisine située à Wimereux, ce même soir où il racontait, mais c'était à propos d'autre chose, qui ne se trouve pas dans le texte - ou caché, et si bien qu'une recherche par mot-clé ne donne rien.
Peu importe : sous le palmier, au-delà du livre ouvert (Cambouis est loin et proche), la cuisine de Gravelines, la cuisine de Wimereux sont présentes désormais, chacune à son désastre.
Deux mots et un vertige.
[1] - "Celui à qui " j'écris dans Cowboy Junkies/The trinity Session et auquel est consacré ce nouveau livre, à paraître, intitulé "Franck"