D'habitude (mais il n'y a pas d'habitude), je viens plutôt le matin.



Cette vue va me manquer, je le sais. La résidence à la Bellevilloise dure quatre mois, plus qu'un mois et demi et la fumée des cheminées, le jardin sauvage, le ciel doré rose il faudra les réinventer.
La squatteuse de la miroiterie qui en octobre peignait sous les arbres sera-t-elle expulsée avant la fin de l'hiver ? Est-elle déjà partie ? Et celui qui, à l'étage, allume une lampe, se penche sur sa toile, reste des heures devant l'écran : combien de temps encore à travailler dans ce bâtiment qui s'effondre, n'a pour toit, vu d'ici, qu'un amas de bâches ?
Dans la loge, parquet, store, bureau bleu assorti d'une chaise sur laquelle il n'est pas conseillé de s'asseoir. Leur faisant face une seconde table, une fausse plante ronde et une chaise de théâtre comme on en trouve ici plusieurs dizaines.
Les premiers jours, rien d'autre, rien de plus. Mais les régisseurs ayant l'habitude de l'utiliser, et malgré la consigne envoyée par e-mail (attention, la loge est devenue bureau), la pièce sert encore de débarras, d'espace de stockage. Le lundi j'y retrouve un projecteur, des chaises, encore des chaises, des banquettes.

Les traîner hors de là ou les utiliser, selon l'humeur. Prendre une nouvelle photo. Vérifier que le câble qui relie à la prise d'en bas est branché (sinon ni chauffage, ni lumière, ni batterie pour l'ordinateur). Se placer enfin face au mur...
Mais le mur lui-même est une vitre, plonge sur la mezzanine, le loft en contrebas. Il arrive que les filles de joie s'y exercent, le samedi surtout. On entend alors des conseils sur ce qu'il est bon de remuer, de montrer et comment assouplir tout ça. Par terre ou sur cintres s'entassent des boas, des jarretières, des corsets à rubans. Le lundi, le loft est parsemé de plumes, de coeurs de papier rouge, de faux billets de banque qu'elles ont lancés, on l'imagine, comme on jette une coupe de champagne au feu.

Silence, blanc, vide, face au mur
quelques jours plus tard tout est prêt.
Pas de strate ici. Un spectacle, un tableau chassent l'autre, tout s'efface, tout disparaît. Au matin, à peine une trace... Vestiaire, sas, club, scène, terrasse, écran : où est-on, en réalité ? A l'endroit ? A l'envers ? De l'autre côté, vraiment ? Mais lequel ?

Le café versé, la vue oubliée, se concentrer sur le texte en cours, la prochaine lecture.
Puis se lever d'un bond. Manteau,
sac, clef, passer par en-dessous et gagner la porte, la sortie de secours à
toute vitesse : s'inscrire dans le lieu depuis le début ce n'est pas tenable,
sans savoir au juste pourquoi.
Une question de forces contraires ?
Reprendre la rue, Pyrénées, Jourdain.
D'habitude, mais pas aujourd'hui. Vendredi, seize heures, le loft est dans le noir. Sur écran, haute de deux ou trois mètres, une boussole stylisée offre en décor ses fonds marins, sa voie lactée à la chanteuse qui répète. Des volutes orientales, des paroles italiennes frappent à la porte par intermittences. On la devine sur scène, longue, brune, une Loulou de Pabst aperçue tout à l'heure en grimpant l'escalier, en traversant la mezzanine devenue pour un soir sa loge. Quelqu'un lui a monté du café et du sucre, installé de jolies lampes qui l'empêcheront de se maquiller.

A travers la paroi de verre, si proche (nos murs sont de faux murs, de simples paravents), on distingue des pas, des rires. La nuit tombe. Quant à la ville : bleue, ambrée, rousse, des points d'or aux fenêtres, derniers phares avant les récifs.
Ah merde de merde de merde ! entend-on sur la mezzanine, avec r roulés en cascade. Chuchotements, essais de voix, grazzie qui n'en finissent pas... Pour la première fois, du bureau, de la loge je n'arrive plus à partir.